Julien de Sanctis : » La performance conduit au désamour de soi comme des choses, et plus largement du monde.»
(propos recueillis par Mathias Moreau)
Avec son premier livre Mourir, le temps que ça aille mieux. Dire et penser la dépression paru aux éditions Philosophie Magazine et lauréat du prix Nos Humanités 2026, Julien de Sanctis explore, en philosophe pratique, les méandres de son psychisme. Rude tâche que de se lancer dans cette entreprise tant la pathologie psychique est une vieille habituée des réflexions philosophiques et que ces deux entités bien vivantes ont déjà pu engendrer nombre d’ouvrages. Mais le livre de Julien de Sanctis a un caractère particulier en ce sens qu’il instille un regard contemporain sur une dichotomie : nous connaissons tout de la dépression mais nous n’en savons rien !
Car, au regard de la performance demandée par toujours plus de cancrelats néolibéraux, la dépression pourrait apparaître – avec toutes les précautions d’usage lorsque l’on affirme ce genre de choses – comme un outil, comme un arrêt nécessaire pour l’individu afin qu’il puisse faire l’inventaire de ses ressources propres. Un arrêt nécessaire mais particulièrement dangereux considérant ce qu’il convoque comme métamorphoses. Julien de Sanctis se livre dans un entretien passionnant et nous explique comment il vécut cet arrêt des relations sociales et cette explosion des relations intimes. Puis comment il lutta contre la corruption de l’être et pour la défaite des slogans entrepreneuriaux. Car s’il doit y avoir dépassement de soi, ce ne sera qu’après que le soi soit entré en lui pour un auto examen salutaire et émancipateur.
Dans la littérature philosophique liée à la pathologie psychique, il existe souvent une réflexion entre le trouble et la société comme nous la connaissons, une société de marché qui ne fait aucune place à la « déviance » psychique.
Dans le cas de la dépression, cette « déviance » est frappée du sceau de la honte, du méprisable car elle mène l’individu aux antipodes de ce qu’une société néolibérale attend de lui, à savoir performance, initiative, compétition, volonté individuelle, efficience, utilité, action tous azimuts, projet, entrepreneuriat de soi etc. A cet égard, la personne dépressive incarne l’épouvantail du néolibéralisme, alors même que ses normes, celles que je viens d’évoquer, sont dépressogènes. Je ne parlerai pas ici de « valeurs » car j’attribue une dimension critique à ce concept : une norme ne peut devenir une valeur authentique qu’à partir du moment où elle a résisté à la critique qu’on lui adresse (cela compte-t-il vraiment pour moi ? Suis-je authentiquement attaché.e à cette vision du monde ? Est-ce que je pense vraiment ce que je pense ?). Cette résistance signifie que nous tenons vraiment à l’objet en question et qu’elle peut légitimement devenir un guide pour l’action, la base d’un ethos personnel qui donne sens à nos vies (sens-signification autant que sens-orientation).
Combien de soi-disant « valeurs » dont nous nous réclamons quotidiennement, au travail surtout, ont réellement fait l’objet d’une critique ? La plupart du temps, nous répondons à des normes, c’est-à-dire à des attentes sociales que nous confondons avec des valeurs authentiques. Les normes sont des simulacres de valeurs et, par conséquent, conduisent à un simulacre de sens. Le tour de force du néolibéralisme est de s’être infiltré en nous au point de nous faire adhérer à ses normes comme s’il s’agissait de valeurs. Nous nous plions aux ambitions qu’il a pour nous, nous y cherchons comme une confirmation de notre valeur, un sentiment de reconnaissance et d’appartenance, mais in fine, nous y trouvons surtout de l’absurde. Prenons l’exemple de la sacro-sainte performance qui, selon moi, abîme nos psychés en profondeur. Vivre dans l’exigence de la performance, c’est être toujours perdant au sens où cela revient à vivre une vie d’insuffisance permanente. Le principe même de la performance est d’être obsolète une fois réalisée. Certain.es d’entre nous s’identifient tellement à cette norme cardinale qu’il ou elle en cultive le sentiment de leur propre insuffisance et obsolescence.

Peut-on dire que la dépression est un objet politique en tant qu’il s’intéresse à soi et aux relations que nous avons à autrui ?
La valeur politique de la dépression tient d’abord au fait qu’il s’agit d’une maladie qui, certes, atteint les individus, mais toujours en lien avec leur environnement social, culturel et économique. Bien sûr, il y a des facteurs génétiques qui peuvent expliquer une plus grande disposition de certains individus à déclencher une dépression, chronique ou non, mais il vaut mieux parler d’épigénétique au sens où l’interaction avec l’environnement (et donc le contexte social, culturel et économique dans lequel s’insère l’individu) va favoriser ou non la survenue de la maladie.
Cette intrication de l’individu avec son milieu se retrouve en effet dans le rapport qu’il ou elle entretient avec elle-même et les autres. Par exemple, vous ne produisez pas les mêmes individualités selon que votre société repose structurellement sur la compétition ou sur la coopération. Une société compétitive invite l’individu à se comparer outrancièrement aux autres et à chercher sa valeur dans le dépassement d’autrui. Le fameux objectif du « dépassement de soi » dont on entend parler à tout bout de champ porte toujours les germes du dépassement d’autrui : il faut faire mieux que les autres pour valoir. C’est à la fois éreintant, démoralisant, dévalorisant et chosifiant pour autrui comme pour soi-même. Les sociétés néolibérales occidentales n’ont pas le monopole de la morbidité psychique, mais elles savent très bien l’entretenir. La dépression contemporaine est en partie une production des modalités du vivre-ensemble individualiste et compétitif que nous entretenons – par vivre-ensemble, j’entends aussi bien vivre avec soi-même que vivre avec autrui. C’est donc parce qu’elle est liée au type de vivre-ensemble qui cadre nos existences que la maladie est profondément politique.
Comment comprendre alors la dépression au regard de l’idée de performance dont vous parlez, instillée partout autour de nous ? Vous dites par ailleurs, page 76, « fonctionner est plus rassurant qu’exister. »
Fonctionner est plus rassurant qu’exister car dans le fonctionnement on se réduit à la dimension strictement instrumentale de notre existence. On agit, on fait, « ça avance », « ça délivre » on est « orienté résultat » comme on l’entend souvent en entreprise. Exister relève d’une tout autre responsabilité : il ne s’agit plus de faire, mais de pourquoi-faire. Exister, c’est d’abord prendre en charge la question du sens de nos vies, du désir qui les anime et de la responsabilité qui en découle. On peut dès lors se demander si la performance ne nous empêche pas d’exister et de nous accomplir réellement au sens où sa compréhension et son déploiement contemporains nous invitent à nous transformer en machine.
Aujourd’hui, performer n’est plus tant synonyme de parachèvement que de dépassement exceptionnel des résultats. Elle est une façon de vivre et d’agir sur le mode du surrégime. On peut le vérifier en tapant « performance » dans le Centre National des Ressources Textuelle et Lexicale (CNRTL), les trois premiers résultats sont : « exploit », « prouesse », « record ». Le terme « production » n’arrive qu’en quatrième position. L’idée constitutive de la performance actuelle est celle d’une absence de limites – ou, plus précisément, de dépassement permanent des limites – jointe à la recherche du « toujours plus ». Mais se lancer dans une quête de performance, c’est être toujours perdant puisque, comme je le disais plus haut, la performance devient obsolète au moment même où elle est réalisée. S’il faut (en) faire toujours plus, alors rien ne vaut vraiment, à commencer par celui ou celle qui recherche la performance. Pour cette raison, je crois que celle-ci conduit foncièrement au désamour de soi comme des choses et plus largement du monde. Comment pourrait-on aimer ce qui est constamment insuffisant ?
Pour ses thuriféraires, la performance suppose un « dépassement de soi » qui permet de s’accomplir. En peu de mots : s’accomplir, c’est se dépasser. Mais n’est-ce pas très exactement une contradiction dans les termes ? De quel dépassement de soi parle-t-on ? La limite entre le dépassement et la transgression souvent très ténue. Or, ce que l’on aime, on ne le transgresse pas, on l’accueille, on l’écoute, on en prend soin. J’associe la performance au désamour car elle m’apparaît comme fondamentalement transgressive : elle épuise plus qu’elle réalise.
Les normes sont des simulacres de valeurs et, par conséquent, conduisent à un simulacre de sens.
Vous évoquez une certaine déréliction dans la sensation qui vous mène à concevoir votre propre dépression. Mais pourrait-on également envisager cette sensation en la confrontant au délitement de la société ?
Je n’ai qu’une hypothèse à soumettre sur ce point : la société connaît une dépression par manque d’amour.
De nombreux travaux, à commencer par ceux du sociologue Alain Ehrenberg, montrent à quel point l’individu moderne est un individu livré à lui-même (recul de la religion et du sentiment de transcendance, délitement des institutions collectives), sommé de se réaliser, de devenir lui-même à partir d’un corpus axiologique néolibéral (performance, initiative/« proactivité », compétition, volonté individuelle, efficience etc.) qui l’épuise peu à peu, d’où le nom de son ouvrage, La fatigue d’être soi, publié en 1998. Couplé à l’hyperindividualisme que l’on connaît aujourd’hui – sous-tendu (au moins dans les grandes villes) par l’effacement des référentiels collectifs, par la logique atomisante des réseaux dits sociaux, par la personnalisation accrue de la consommation et par la recherche effrénée du confort –, cette fatigue se répercute sur une grande partie de la société. Le « nous » se cherche autant qu’il se fuit dans une logique d’épanouissement individuel qui ne peut pas réellement déboucher sur la construction d’un collectif solide, à la fois respectueux des individus et orienté vers quelque chose de plus grand qu’eux. Cette plongée sans fin dans la logique individuelle du « petit moi » – entretenue par tout un pan des publications en développement personnel – ne fait qu’accroître notre sentiment de déréliction, c’est-à-dire d’abandon, d’isolement existentiel.
A cet égard, on peut faire l’hypothèse d’une dépression sociétale liée au retrait de la transcendance sous toutes ses formes, à commencer par la première d’entre elles : l’amour. Le sociologue et psychanalyste Erich Fromm définit l’amour comme « une attitude, une orientation du caractère en vertu de laquelle la personne se sent reliée au monde comme un tout »[1] ; or, c’est précisément ce qui nous manque (au double sens d’absence et de regret). La société est une société en manque d’amour car les individus qui la composent sont de plus en plus rivés à eux-mêmes, c’est-à-dire prisonniers d’une forme d’immanence dans laquelle l’hédonisme et le conformisme (autant que le confort-isme) font barrage à la faculté d’aimer. Cela n’a rien à voir avec un quelconque égoïsme foncier de l’humain : cette entrave égotique à l’amour est le produit d’une interaction systémique entre la surcharge du à-faire individuel – sa « to do » liste est existentiellement trop lourde et trop souvent produite par des normes que par un réel désir – et les modes de récompenses et d’épanouissement qui compensent cette surcharge ; or compenser, c’est continuer d’entretenir un système malade. Tout comme la compensation ne réglera pas le problème de la crise écologique, elle ne réglera pas celui du manque d’amour dont la société est atteinte. La grande question à se poser est celle de savoir comment faire société aimante.
Page 105, il y a une belle citation de Gilles Simondon sur l’individuation et l’angoisse, deux thèmes qui me sont chers. L’angoisse est inhérente à la dépression et Simondon explique qu’ « elle est pur retentissement de l’être en lui-même. »
Oui, il dit aussi qu’elle est « départ de l’être ». C’est une idée aussi belle que puissante. Dans le livre, je propose toutefois une nuance importante : il y a bien de l’angoisse dans la dépression, mais c’est une angoisse stérile. Contrairement à l’angoisse simondonienne qui « comporte déjà le pressentiment de cette nouvelle naissance de l’être individué à partir du chaos qui s’étend », l’angoisse dépressive ne renvoie à rien d’autre qu’à elle-même. Elle est enfermement dans la souffrance. Cette incarcération existentielle conduit à une panne d’individuation, nous sommes comme figés dans la douleur, emprisonnés non pas dans le présent, mais dans une instanteité permanente qui étouffe le devenir. L’angoisse dépressive est en quelque sorte l’inverse de l’angoisse décrite par l’existentialisme : elle ne renvoie pas au vertige suscité par notre liberté, mais à l’oppression provoquée par sa disparition. L’angoisse dépressive naît de la sensation d’être irrémédiablement promis à la souffrance hégémonique.

Un des grands préjugés liés à la dépression est le fait de penser que l’action est unie au vouloir, le fameux « quand on veut, on peut ! » C’est une méconnaissance totale que l’on trouve chez les aidants naturels et parfois aussi chez les patients. Mais bien évidemment, la réalité est plus complexe puisque cette volonté provient des connections chimiques intracérébrales que jamais nous ne maîtrisons. Comment avez-vous vécu cette aboulie ?
Je l’ai très mal vécue car j’ai beau savoir que le « quand on veut, on peut » a tout du fétiche néolibéral culpabilisateur, je reste le produit de mon époque et peine parfois à me dissocier de cette conception simpliste de l’action. Dans le livre, j’explique que la dépression est la démonstration morbide qu’il faut d’abord pouvoir vouloir pour vouloir effectivement. Ce pouvoir-vouloir ne dépend pas que de nous, mais aussi de notre histoire et des interactions avec nos environnements que nous ne maîtrisons jamais complètement. Pour cette raison, je propose de concevoir la volonté non pas comme une propriété catégorique, c’est-à-dire une capacité intrinsèque indépendante de ses interactions avec le monde, mais une propriété dispositionnelle au sens de faculté intrinsèque dont l’expression, la mise en œuvre dépend en partie de facteurs extrinsèques (ici, il faudrait en réalité présenter beaucoup plus en détails la composante motivationnelle de la volonté et son lien avec le désir). Cela permet de nuancer la critique : il est bien entendu que nous avons un certain pouvoir sur le « recrutement » de notre volonté, mais ce pouvoir n’est absolument pas total comme le laisse entendre le volontarisme magique du « quand on veut, on peut ». Sur ce point, la responsabilité du sujet n’est pas tant de se convertir à l’idée d’une volonté virile toute-puissante, mais de trouver les environnements où sa volonté pourra s’épanouir pleinement et lui permettre de s’accomplir. Fort heureusement, nous ne sommes pas tous des entrepreneurs-gourous suradaptés à la performance et aux environnements hyperconcurrentiels. Comme le dit Barbara Stiegler, être adapté à un système malade relève du pathologique.
J’aime beaucoup la métaphore que vous utilisez page 147, vous écrivez : « […] l’affliction dépressive [est] une inflammation généralisée de l’être, une septicémie ontologique. » Par ailleurs, vous évoquez souvent le terme de « corruption ». Pensez-vous que la dépression est une corruption de l’être ?
J’ai en effet vécu la maladie comme une corruption de mon être ou, plus précisément, de mon pouvoir-être, pour parler comme Heidegger. C’est ce que j’expliquais plus haut : la dépression attaque notre condition existentielle à la racine en atrophiant notre liberté comprise comme possibilité de devenir, de s’individuer. En ce sens, être en dépression, c’est expérimenter un mal radical, précisément un malêtre. Privé de la dimension du devenir, l’être devient stérile.
Cette stérilité vient principalement de ce que j’ai appelé anépithumie pour désigner la disparition du désir. En psychiatrie, on parle d’anhédonie, c’est-à-dire de disparition du plaisir, mais le mal ne se limite pas à cela, il est plus profond. C’est l’énergie vitale du désir qui est anéantie par la maladie. En termes spinozistes, on peut dire qu’une personne dépressive ne persévère plus dans son être. Contrairement au survivant qui continuent à essayer de vivre malgré des conditions de vie terribles, le dépressif est un sous-vivant : il continue à ne pas mourir. En s’attaquant au désir, l’anépithumie assèche la source fondamentale de la motivation humaine au sens étymologique de « ce qui nous met en mouvement ». Plus encore : la disparition du désir provoque une disparition du sens. Sens-signification et sens-orientation. Sans désir, l’individu est comme dépolarisé. Vivre devient aussi absurde que douloureux. La gangrène anépithumique fige la vie de la conscience dans une instanteité – une succession d’instants – permanente.
En tant qu’il est motivation, le désir est lié à la fois au présent du présent (attention) et au présent du futur (attente ou protention). Désirer quelque chose, c’est agir au présent pour obtenir ou accomplir cette chose dans le futur. L’attention et la protention qui constituent le désir ne sont pas seulement vecteur de plaisir, elles sont aussi et surtout source de sens : elles orientent et signifient. Grâce à elles, le temps n’est pas subit, je ne passe pas du présent au futur passivement : je me dirige dans le temps. Si le désir conditionne le sens en ces termes, alors l’anépithumie renvoie à la disparition du sens comme réalité vécue et incarnée grâce au désir.
On peut aussi concevoir le mal-être radical de la maladie comme une contamination de la structure phénoménologique sur laquelle repose notre rapport au monde et à nous-mêmes. C’est en ce sens que je parle de « septicémie ontologique ». La dépression sévère agit comme une infection généralisée : il n’est plus possible d’identifier précisément ce qui fait souffrir puisque c’est le fait même d’exister qui devient souffrance. Il n’y a pas quelque chose qui va mal, on est mal. Voilà pourquoi j’explique dès le départ que la maladie corrompt l’expériencialité elle-même, c’est-à-dire les conditions à partir desquelles l’expérience advient. La conscience dépressive est une conscience toujours déjà malheureuse : j’entends malheureusement cette chanson, je vois malheureusement l’arbre à ma fenêtre, je sens malheureusement l’odeur du café qui coule, je pense malheureusement aux tâches que je dois effectuer etc. L’expérience devient épreuve sous l’effet d’une identification au malheur et à la souffrance.
[1] Erich Fromm, L’art d’aimer, Pocket, 2015 (1956), p.75.
