À la fin de votre ouvrage, vous racontez comment est né ce livre. Vous ne connaissiez pas vraiment Lou Andeas-Salomé.

Non, je ne la connaissais pas. De nom, et encore. La plongée a été intense, la fascination immédiate.

Quels liens entretenez-vous avec la philosophie ?

Peu étroits jusqu’à présent. Je n’ai pas d’habitudes de lecture dans ce domaine. Paul B. Preciado est le seul philosophe qui a vraiment bouleversé quelque chose en moi. Profondément et durablement. Le lire (l’écouter) a été un choc salutaire.

Quelle petite fille était Lou Andeas-Salomé jusqu’à la mort de son père ?

Une petite fille à l’esprit vif, entourée de frères. Elle donne l’impression d’avoir eu un monde intérieur bouillonnant de questions, une inventivité remarquable et un goût pour la vie qui durera toujours. Elle comprend très vite que l’école ne la nourrit pas assez.  Elle demande à apprendre autrement, la philosophie, les langues, les sciences. Lou cherche la liberté ; ce qui la rend assez unique c’est qu’elle sait repérer autour d’elle les obstacles. Elle sait qui est sur son chemin, qui la gêne, l’empêche. Une petite fille qui doute peu.

À l’adolescence, elle fait une rencontre qui aura une grande importance. Quelle sorte d’influence a le pasteur Gillot sur elle ?

Oh… On parlerait sans doute d’emprise, maintenant. Elle est dans la fascination, immédiate, entière. Elle veut apprendre de lui. Peu à peu, elle le voit comme un dieu, il répond à ses attentes en lui faisant découvrir la philosophie, notamment Spinoza. Ce qui se met en place, ensuite, est pervers : il tombe amoureux d’elle, tente de la séduire. Il veut divorcer et l’épouser. Elle se sent trahie.

A la suite de cette trahison, Lou commence à voyager et elle rencontre Paul Rée à Rome, qui en tombe amoureux, elle affirme qu’elle ne remettra pas en cause son indépendance et lui propose une vie commune sous le signe de l’amitié. Que se passe-t-il ensuite ?

Il lui demande sa main, à genoux. Elle lui tend la sienne et lui dit : « la voilà, mais pour vous relever. Je ne me marierai pas. » Elle préfère l’amitié, la fraternité. Ils cohabitent un temps, puis inventent ensemble une idée de trinité, qu’ils proposent ensuite à Nietzsche : une communauté d’idées, sans amour, sans sexe. Ce projet ne se concrétisera pas.

Pourtant, Lou aura une influence majeure sur Nietzsche, mais est-ce réciproque ?

Au départ, Nietzsche cherche une disciple. Il nourrit sa pensée ; elle fait siennes certaines de ses idées sur la liberté et le refus des normes. Elle est son égale, reste critique sur son travail et ne devient jamais sa disciple. Lou Andreas-Salomé a une influence, je dirais émotionnelle sur Nietzsche. Existentielle. Leur relation aura un rôle majeur sur l’œuvre du philosophe. Elle est la femme libre qu’il ne peut posséder, ça le pousse à repenser l’attachement non plus comme un idéal mais comme une limite. Après Lou, il développe une pensée plus radicale.

la célèbre photo de Lou, Paul Rée et Nietzsche revisitée par Olivia Sautreuil

Une autre rencontre, avec celui qui deviendra son mari, la propulse dans une relation très particulière, inédite à cette époque, qu’elle semble reproduire avec chaque homme.

Oui car elle dit qu’elle cherche un frère dans chaque homme qu’elle rencontre. Lou est subjuguée par cet orientaliste qui parle plus de onze langues. Elle accepte de l’épouser mais exige une union chaste. Elle refuse toute relation de dépendance.

Nous pourrions alors penser qu’elle invente le concept de « la femme moderne » avec cette disposition d’esprit.

Elle en est une figure précoce … Elle refuse le mariage, elle ne veut pas avoir d’enfant (absolument dingue pour l’époque !) et vit une forme de liberté radicale. Dans un monde régit par les hommes, elle passe d’objet d’analyse à sujet pensant. Mais … elle ne mène aucun combat militant. Ce n’est pas George Sand. Elle se bat pour elle-même.

« De la vie en surnombre me jaillit dans le cœur » écrit Rainer Rilke. C’est une métaphore que nous pourrions utiliser pour définir l’existence de Lou.

Oui ! Je l’ai utilisée à cette fin dans la BD. C’est tellement Lou, cette vie en surnombre. Elle avance, elle est curieuse, elle voyage, sans cesse dans le mouvement. Refusant ce qui enferme et se méfiant de la stabilité, de la tiédeur. Quelle vitalité ! C’est d’ailleurs la première question que Freud lui posera : comment être toujours si vivante, si portée vers la joie après avoir longtemps fréquenté Nietzsche ?

Lou Andréa-Salomé

Justement, avec sa rencontre avec Freud, comment pourrait-on mesurer la place qu’elle occupe dans l’histoire de la psychanalyse ?

Elle a été une des premières femmes psychanalystes mais elle reste au second plan. Freud l’a choisie pour analyser sa fille Anna. Lou Andreas-Salomé apporte une vision féminine du désir. Des relations humaines. Elle invente d’autres imaginaires pour définir les relations humaines, amicales ou amoureuses. Elle a développé une théorie du narcissisme positif qui permet à l’individu de développer une estime de soi forte, ancrée dans le réel. S’aimer soi pour pouvoir, ensuite, agir, créer.  Sa place est secondaire parce qu’elle n’a pas créé d’école de pensée et que son influence était indirecte : avec Freud, elle passe par les discussions et les échanges. Ses idées ont été parfois reprises, développées par d’autres. On parle souvent d’elle comme d’une maïeuticienne. Voilà : elle aidait les autres à accoucher de leur pensée. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai voulu écrire cette biographie. Lui donner une voix propre.