Emmanuel Droit : « La compréhension du passé n’est jamais objective. »
(propos recueillis par Mathias Moreau)
L’histoire de la philosophie ne peut se départir de l’Histoire, et l’Histoire ne peut faire l’économie de la philosophie. Il y a dans tout fait historique une analyse philosophique à faire et dans tout concept philosophique une page d’histoire à lire. C’est ce que nous pourrions observer en filigrane en tournant les pages du dernier livre d’Emmanuel Droit, directeur de Sciences-Po Strasbourg, docteur en histoire, professeur agrégé et spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de l’Allemagne d’après-guerre. Les Dernières Heures du IIIe Reich est un livre passionnant parce qu’il prend le parti de raconter ce que furent les derniers instants du régime par un prisme peu connu : les vingt premiers jours du mois de mai 1945 et ce que tenta de mettre en place un gouvernement allemand aux abois. Après la mort d’Hitler, Dönitz, devenu chancelier, n’espérait qu’une chose : échapper coûte que coûte aux Russes en revisitant l’idéologie nazie. Il n’échappa finalement à rien et la philosophie politique mortifère du régime hitlérien qu’il aida à faire perdurer mourut avec lui, au bout d’une corde à Nuremberg.
Mais qu’en est-il de l’étude que l’on fait encore de nos jours de cette période ? A-t-on tout dit et doit-on encore s’y pencher ? Au regard d’une actualité plus que jamais soucieuse de faire rajeunir de vieux démons, Emmanuel Droit nous éclaire et nous met en garde.
Mathias Moreau : Vous commencez votre livre par un appel à la vigilance vis-à-vis des politiques voulant faire table rase du nazisme. Qu’est-ce que cela signifie exactement ?
Emmanuel Droit : Toute histoire est contemporaine et l’écriture de ce livre s’inscrit dans le contexte d’une inquiétante dynamique révisionniste du nazisme portée par l’extrême droite, notamment en Allemagne. La fin du IIIe Reich résonne donc encore dans notre temps présent, jusqu’à devenir le présent et l’avenir de l’Allemagne. Pour le dire autrement, l’Allemagne n’en a pas fini avec la droite extrême qui puise dans l’héritage nationaliste du IIIe Reich en dénonçant un « récit historique moralisateur qui vient empoisonner le passé ». Les efforts de l’AfD pour recoder le passé historique dans l’espace politico-médiatique et mettre un terme à ce que ses responsables appellent « un masochisme national » sont des signaux qui appellent à la vigilance et à la défense de la vérité historique, celle établie de manière critique à l’aide des archives, reconnue par la communauté des historiens professionnels et partagée dans la société. Le soin que nous prenons à interroger le passé de manière critique, à prendre d’assaut « les Bastilles mémorielles » (Pieter Lagrou) que les autorités politiques avaient édifiées pour asseoir leur légitimité, à produire un récit véridique est désormais concurrencé par de puissants discours populistes posant au nom de la liberté d’expression, toute opinion comme égale à un récit scientifique souvent assimilé au « système ». Les historiens ont donc un rôle social à jouer dans cette bataille culturelle engagée par l’extrême droite.

On peut faire un parallèle avec l’hypothèse intéressante que vous émettez : le réel ennemi de l’Histoire serait le subjectivisme. En quoi pervertit-il la compréhension du passé ?
La compréhension du passé n’est jamais objective. L’histoire en tant que « roman vrai » (Veyne) s’écrit à partir des interrogations nées dans le présent. Elle comporte toujours une part de subjectivité contrôlée car des expériences personnelles sont souvent à l’origine des questions qui sous-tendent une enquête historique. Les résultats de cette recherche sont établis à l’aide d’une analyse critique de matériaux du passé et permettent de reconstruire un certain nombre de faits. Ce qui est problématique, c’est la capacité de certains mouvements à diffuser dans l’espace public des contre-vérités historiques ou à relativiser la dimension criminelle du nazisme en les imposant au nom d’une forme de relativisme : une opinion même la plus grossière est censée avoir autant de valeur qu’une entreprise critique d’appréhension du passé dont la principale caractéristique est de produire une vérité qui reste toujours ouverte. La concurrence des récits dans la sphère des réseaux sociaux est un enjeu essentiel.
L’objectif du nazisme n’était-il pas de donner une fin à l’Histoire et se présenter comme l’objet idéologique qui serait le début une autre ?
Depuis ses origines, le nazisme porte en effet un discours sur la fin de l’histoire reposant sur un biologisme dialectique. Aux yeux d’Hitler et des idéologues nazis, la lutte des races donne un sens à l’Histoire et l’oriente vers un terme possible – au sens de la fin des contradictions – à travers une alternative eschatologique qui a évolué en fonction de la situation militaire au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Dans un premier temps, c’est une version positive qui domine. La guerre d’extermination déclenchée à l’est de l’Europe à partir de 1941 doit accoucher d’un monde prospère et fécond au sein de l’espace vital expurgé des éléments étrangers. Jusqu’en 1942, le IIIe Reich se définit comme un régime prometteur d’une éternité, celle du sol et de la race allemande. Dans la version négative qui commence à se dessiner à partir de 1942-1943, la race aryenne menacée par l’ennemi judéo-bolchevique doit finir par s’autodétruire sous les coups de boutoir communs des impérialismes américain et soviétique. Lors d’un discours radiodiffusé en direct et prononcé au palais des Sports de Berlin au début du mois d’octobre 1942, Hermann Göring avait déjà présenté cette alternative : « Peuple allemand, tu dois savoir : que la guerre soit perdue, et tu seras anéanti. »
La fin positive et promise par les nazis est progressivement devenue hors d’atteinte, jusqu’à ce que cette idée soit purement et simplement liquidée par la puissance matérielle et humaine des Anglo-Saxons et des Soviétiques. Lorsque cet échec est apparu irréversible, Hitler a jugé que le « monde nazi » était condamné à disparaître, comme l’illustre le décret Néron du 19 mars 1945 ordonnant la destruction des infrastructures allemandes. Comme la fin de l’histoire ordonnée par Hitler ne coïncidait pas avec la finalité positive annoncée au départ, l’une des seules issues possibles a donc été le suicide individuel ou collectif (que j’ai étudié dans le cadre d’une enquête sur les suicidés de Demmin parue chez Gallimard en 2021). La fin voulue par le Führer a été finalement court-circuitée par des contre-ordres donnés par Speer et n’a pas été appliquée par son successeur, le grand amiral Dönitz qui a fait le choix d’une autre fin : celle d’une Allemagne post-hitlérienne capable de s’inscrire dans une dynamique occidentale anti-communiste. De fait, entre le 30 avril et le 23 mai 1945, dans un contexte d’effondrement matériel et de déplacements forcés, l’Allemagne amorce, sous la houlette du grand amiral Dönitz, une transition de la fin de l’histoire vers une sortie de l’histoire nazie ou plutôt une entrée dans le post-nazisme. Ces derniers représentants du IIIe Reich ne peuvent pas être considérés comme les fidèles exécuteurs testamentaires du défunt dictateur. Ils ont au contraire désobéi aux ordres du Führer pour imaginer un autre futur pour l’Allemagne.
Vous faites du « lieu » un élément important de votre livre. L’histoire du IIIème Reich en propose certains devenus symboliques (Munich, Berlin, Nuremberg, le Berghof, le Kehlstein, le bunker d’Hitler…) mais c’est Flensbourg, à la frontière du Danemark, que vous convoquez comme étant l’endroit où tout se termine. Il y a pourtant un événement important qui pourrait signifier la fin du IIIème Reich, c’est le procès de Nuremberg en 1946 mais vous utilisez un autre angle, celui qui mène à la reddition de Dönitz, Keitel et Speer. Que se passe-t-il réellement à Flensbourg ?
Je suis très attaché à produire un récit historique ancré dans des lieux. L’espace pour moi n’est jamais relégué à un rôle secondaire d’arrière-plan d’une intrigue historique. Sans évidemment tomber dans un excès de déterminisme spatial, les lieux sont décisifs en histoire car ils s’imposent aux acteurs, les contraignent tout en leur offrant des ressources pour agir. En choisissant Flensbourg plutôt que Nuremberg pour écrire la fin du IIIe Reich, j’ai fait le choix d’un lieu-terminus qui tel un miroir grossissant permet de saisir toute une série de dynamiques propres au régime nazi. Flensbourg n’est en effet pas seulement le lieu où ce pouvoir post-hitlérien entend exercer son autorité sur une enclave de 14 km2 et se projeter dans un futur où un État allemand central pourrait gérer les conséquences matérielles de la guerre et se battre aux côtés des Anglo-Américains contre les Soviétiques; c’est aussi un lieu de bascule pour les criminels de guerre qui en passant par Flensbourg font le choix de la clandestinité, de stratégie de dissimulation dans la société allemande de l’effondrement pour mieux échapper avec plus ou moins de succès à la justice militaire des Alliés. Flensbourg est aussi le point d’arrivée de cette humanité de fond du gouffre qui a été évacuée des camps de concentration dès l’automne 1944 et qui débarque dans ce port dans un état physique catastrophique.

Contre toute attente, Hitler, avant son suicide, désigne le grand amiral Dönitz comme successeur car il pense que tous ses anciens lieutenants l’ont trahi (Himmler, Goering). Qu’est-ce qu’essaie de faire Dönitz à Flensbourg ? Y-a-t-il dans son esprit, l’idée d’essayer de « sauver » ce qu’était l’Allemagne nazie ou a-t-il une autre idée en tête ? La situation au début du mois de mai ne l’oblige-t-il pas à penser autrement ?
Le grand amiral Dönitz apparaît comme le dernier choix d’Hitler. Il a bénéficié du soutien de Speer qui en avril 1945 a fait campagne pour cet officier zélé qui est un nazi convaincu. Dönitz se considère comme le successeur légitime d’Hitler et se donne un double objectif au début du mois de mai 1945 : d’une part liquider la guerre sur le front de l’Ouest tout en réussissant à rapatrier le maximum de soldats et de civils de la partie orientale du Reich vers les zones occupées par les Anglo-Américains. Cette entreprise repose sur un pari : celui d’obtenir un renversement des alliances et de faire émerger une paix de compromis imaginée dans les cercles diplomatiques et militaires du Reich dès 1943 et faire partie d’une coalition occidentale contre le communisme de type soviétique. Dans les premiers jours de mai, Dönitz espère que la coalition anti-hitlérienne va se fissurer et donc permettre à l’Allemagne d’échapper à une capitulation inconditionnelle voulue par Roosevelt dès 1943. D’autre part, Donitz et son gouvernement espèrent être en capacité d’assurer le maintien d’un État centralisé en charge de la gestion des conditions matérielles et alimentaires du peuple allemand. Cet attachement à préserver une autorité politico-administrative centrale, même réduite à une enclave de 14 km2 à la frontière germano-danoise s’explique par la volonté de ne pas revivre la sortie de guerre de 1918-1919 où l’Allemagne a été fragilisé par des épisodes de guerre civile. Le mythe du « coup de poignard dans le dos » constitue le champ d’expérience de ces dirigeants post-hitlériens.
Page 132, vous évoquez le concept de « transition historique » et vous citez le sociologue Gurvitch qui explique que le présent prend l’ascendant sur le passé et sur l’avenir avec lesquels il entre en conflit. Comment concevoir le temps du point de vue des dirigeants allemands en ce début de mois de mai 1945 ?
Écrire sur la fin d’un régime politique vous oblige à éviter l’écueil d’une histoire linéaire où tout est joué d’avance. En ce début du mois de mai, et c’est l’intention de mon livre et de ma stratégie narrative – être juché sur les épaules des acteurs et scruter leur horizon d’attente – l’amiral Dönitz et son gouvernement ont une perspective encore ouverte sur le futur, là où Hitler avait condamné l’Allemagne à une autodestruction. Ce futur ouvert, même s’il est contraint par la réalité des rapports de force militaires sur le terrain, se traduit par une capacité – qui n’a rien à voir avec l’énergie du désespoir – à imaginer un futur pour l’Allemagne post-hitlérienne : celui d’un État central qui se bat contre le communisme aux côtés des Anglo-Américains. Le temps est donc vécu de manière très intense comme une articulation entre un présent dans lequel les marges de manœuvre sont limitées mais encore réelles et un futur qui n’est pas fermé. Je m’inscris donc en faux contre une lecture des dernières heures du IIIe Reich qui présente le gouvernement Dönitz comme un « spectacle absurde », une « comédie grotesque ». Au contraire, il convient de prendre au sérieux les acteurs de cette fin du IIIe Reich. Plutôt que de les juger, il faut chercher à comprendre comment ils ont tenté jusqu’au bout d’atteindre leurs objectifs et quels moyens ils ont mis en œuvre.
Le ministre de l’Intérieur du gouvernement Dönitz, Stuckart, prône la continuité de la « communauté du peuple ». Qu’espère-t-il exactement ?
Stuckart considère que la fin d’Hitler ne marque pas la fin du projet nazi de recomposition de la société allemande. D’ailleurs, à ses yeux, comme la « question juive » a été réglée par la « Solution finale », l’objectif du gouvernement auquel il appartient est de proposer au peuple allemand un nouveau départ. Il est très attentif à ce que cette « communauté du peuple » puisse réellement exister après la guerre car selon lui, ce modèle d’une société ethno-culturelle homogène doit permettre à l’Allemagne d’éviter des tensions politiques qui pourraient déboucher sur des divisions voire des guerres civiles. Là encore, le spectre de 1918-1919 et des révolutions hantent le gouvernement Dönitz qui pense en mesure d’éviter une répétition de l’histoire. C’est pourquoi ils ont recours à un discours appelant l’Allemagne à réintégrer le concert des nations occidentales, unies par le droit, la liberté et la civilisation chrétienne. Le projet de Stuckart est clairement anti-communiste et conservateur. Vous trouvez ici deux fondements idéologiques importants de la future RFA, qui est certes une République parlementaire et libérale, mais qui s’appuie sur l’anti-communisme comme socle idéologique.
Votre livre se termine par un constat quelque peu désespérant que vous appelez « combat sans fin » en rappelant que l’extrême-droite allemande, si elle fut invisibilisée pendant de longues années après 1945, est revenue en force en provoquant l’idée de la démocratie. Où trouver la force pour continuer ce combat qui semble être très souvent perdu ?
Le retour en force de l’extrême-droite allemande doit permettre à la société civile de prendre conscience que le nazisme n’est pas seulement un enjeu mémoriel, un lieu de mémoire négatif de leur identité nationale. Le méta-récit d’un dépassement de l’extrême-droite et de ses idées xénophobes a vécu. La fin de l’aveuglement de l’Allemagne par rapport à ce danger doit constituer une prise de conscience importante, essentielle mais insuffisante. L’historien n’a pas de pouvoir thaumaturgique pour régler les problèmes socio-économiques, politiques et identitaires de l’Allemagne réunifiée. Par contre, il peut par le soin qu’il accorde à la complexité du passé, aux continuités et aux changements de tel ou tel phénomène, produire un discours de vérité ancré dans une connaissance nuancée du passé. L’histoire nous apprend bien une chose : c’est que rien n’est jamais joué d’avance et que l’Histoire est ce que les citoyens en font.
