Précis de philosophie epsteinienne.
La banalité du mal en jet privé.
(Mathieu Lavarenne)
Jeffrey Epstein n’était pas un monstre mythologique : il n’avait ni cornes ni fureur visible. Il avait des costumes sombres, des relations impeccables et cette politesse glacée des individus qui ne rencontrent aucun obstacle.
C’est peut-être cela, le plus troublant : non pas l’horreur des actes mais leur normalité fonctionnelle, au sein de la jet-set. Rien d’explosif. Mais une certitude tranquille : tout peut s’acheter.
On aime croire que le mal surgit comme une tempête. L’affaire Epstein suggère autre chose : un mal radical, certes, mais administré, rationnel, presque professionnel.
La question n’est donc pas : comment un homme devient-il un monstre ? Mais plutôt : dans quel monde un monstre peut-il rester si « ordinaire » et, tout au moins, fréquentable ? Ou encore : quel contexte permet à un homme ordinaire de devenir un tel monstre ?
Autrui : une variable.
eut-être connaissez-vous le livre Power de l’auteur américain Robert Greene, best-seller au « plus de deux millions de lecteurs », régulièrement réédité sans relâche depuis 1998, y compris dans une édition condensée ou des versions audio.
Lorsque l’on met en regard les « 48 lois du pouvoir » qu’il égrène et le comportement du milliardaire Epstein, une pensée surgit : non pas une équivalence, encore moins une causalité, mais comme une sorte de fond commun respirable.
La quatrième de couverture de l’édition française, destinée à appâter le chaland, est explicite : « Amoral, intelligent, impitoyable et captivant… véritable manuel de la manipulation ». Le décor est planté, le ton est donné.
Le menu du livre ? « Certaines lois reposent sur la prudence (loi n° 1 : Ne surpassez jamais le maître), d’autres demandent de la dissimulation (loi n° 7 : Laissez le travail aux autres, mais recueillez-en les lauriers), d’autres encore une absence totale de compassion (loi n° 15 : Écrasez complètement l’ennemi). »
D’autres lois auraient encore pu être sélectionnées. « Ne vous fiez pas à vos amis. Utilisez vos ennemis. Dissimulez vos intentions. Misez sur l’intérêt personnel, jamais sur la pitié ni la reconnaissance ». On en passe. Certaines sont davantage de bon sens, beaucoup sont à l’avenant. La logique est homogène : autrui considérée comme variable stratégique de sa réussite personnelle.
L’éditeur poursuit sa présentation : « Toutes ces lois trouveront des applications dans votre vie de tous les jours… Car, soyez-en certain : le monde est une immense cour où se trament toutes sortes d’intrigues. Au lieu de nier l’évidence, tâchez d’exceller dans la course au pouvoir. »
Ainsi, ce n’est pas un traité politique au sens classique mais une sorte d’esthétique de l’efficacité individuelle, vantant la ruse mais sans boussole, se targuant de s’appuyer sur « la quintessence de cette sagesse millénaire, tirée de la vie des plus illustres stratèges (Sun Zi, Clausewitz), hommes d’État (Louis XIV, Bismarck, Talleyrand), courtisans (Castiglione, Gracián), séducteurs (Ninon de Lenclos, Casanova) et escrocs de l’histoire. »
Une revue de management va jusqu’à comparer l’auteur à un « nouveau Machiavel ». Rien que ça. C’est oublier que Machiavel était bien plus subtil et moins machiavélique que le portrait dont il a hérité ; mais aussi qu’il faisait de la politique, au sens noble du terme, non pas du « développement personnel », cette tarte à la crème éditoriale, pleinement moderne, aux goûts variés et inégaux.
Certains lecteurs cherchent à sauver Greene en affirmant que son propos serait descriptif plutôt que prescriptif. Peut-être. Voire présenté comme défensif (une sorte de vaccin contre la manipulation). Mais, même ainsi, un tel discours possède un effet performatif : il produit des effets dans le réel et, en l’occurrence, dans les esprits. Il présente un monde de perversion généralisée où la paranoïa est l’alpha et l’oméga des rapports humains. Et c’est une manière de conformer le réel à cette croyance, par acclimatation des consciences.
Certes, Greene n’explique pas Epstein. On peut toutefois y sentir la même logique à l’œuvre, à cette différence près que Epstein est milliardaire et que son sentiment d’impunité semble l’avoir poussé fort loin dans la transgression de toutes les limites.
Jean-Luc Brunel, autre suicidé de l’affaire trois ans après Epstein (comme pour ce dernier, la panne de caméra dans sa cellule au moment de son décès alimente les spéculations), dont il était le relais français, expliquait qu’il aimait consommer des corps comme on consommerait des glaces aux parfums différents. N’est-ce pas le privilège du millionnaire ? Et le fantasme de la petite frappe ?
Que ferait un modeste adepte de Greene, respectant toutes les règles du manuel, s’il avait les opportunités de la richesse ? À partir du moment où la valeur suprême est l’argent, le plaisir, la gloire, la pente est glissante. Toutes proportions gardées, ce que Greene fournit, ne serait-ce pas une sorte d’Epstein pour les pauvres ?
Notons que Robert Greene s’est diffusé dans le milieu du hip-hop et du rap US dès les années 2000. Cumulant les références, les citations, les éloges, parfois même les collaborations directes, son livre est glorifié comme un manuel d’excellence qui permet de passer du « gangsta de rue » au « businessman stratège », transformant la paranoïa en routine et l’écrasement d’autrui en skill de base. Epstein pour les milliardaires, Greene pour les magouilleurs : même logique, même chosification froide d’autrui, même goût pour le luxe, les paillettes et les pépettes. Juste moins de jets privés. Et encore…
Un monde qui accepte de mettre Greene en tête de gondole avec un macaron doré Best-Seller n’est-il pas un monde qui accepte les mêmes règles qui justifiaient Epstein et Maxwell dans leur sentiment de toute puissance ?
Entre Greene et Epstein, il y a ce point commun : un narcissisme qui s’autorise à ne considérer l’autre que comme un simple objet. Une réification d’autrui qui est le point de départ de la « banalité du mal ». Non du Mal mythologique, mais d’un mal administrable, ordinaire, fonctionnel.
Je ne dis pas que Greene permet Epstein. Ce dernier n’a pas eu besoin de lire un tel écrit, largement flou. Il a simplement exprimé la nature de celui dont le Ça n’a plus de Surmoi. Ou plutôt de celui qui a eu les moyens d’acheter sa conscience, de corrompre son Surmoi par un « surnourrissage » de son Ça. Un Ça qui a d’ailleurs fini par habiter dans le salon de son Moi, y trouvant davantage que sa niche, vautré sur le canapé des plaisirs luxurieux.

S’adapter ou juger ?
Je voudrais faire un détour, qui est aussi un hommage. Puisque Pierre Bordage, l’un des plus prolixes auteurs de science-fiction contemporaine, vient tout juste de décéder, fin décembre 2025. Or j’ai récemment lu en cours sa nouvelle intitulée Nouvelle Vie™ (2004). La scène finale est d’une limpidité glaciale : dans un monde futur dystopique, où la brevetabilité du vivant est actée, une jeune donzelle de douze ans vend littéralement son père. Pas par haine. Par rationalité. Au nom de son intérêt propre. Pour acheter sa propre liberté.
« Elle s’était enfin débarrassée de ses parents », écrit Bordage. Son père « l’aimait trop pour oser se révolter ». « Elle ne ressentait pour lui qu’une indifférence teintée de mépris ».
Quant à l’entreprise de biotechnologies à laquelle elle a livré son géniteur, admirative devant tant de sang-froid, elle lui réserve déjà une place au chaud dans son écosystème pour sa majorité.
La trahison est ainsi pourvoyeuse de carrière.
Tout comme la réification qui prend le statut d’une compétence socialement valorisée. Seul compte le résultat. « Faut vous dire, Monsieur, que chez ces gens-là, on ne vit pas, on triche ; on ne cause pas, on compte » (« Ces gens-là », Jacques Brel, 1965).
On peut penser à ces médecins-conseils des assurances santé américaines dont certains témoignages, popularisés par le film Sicko de Michael Moore (2007), décrivent des logiques où refuser des soins est financièrement récompensé. Ici encore, personne ne se voit comme méchant. On optimise. On applique. Chacun son job.
Il y a notamment cette femme qui témoigne en larmes devant une commission d’enquête parlementaire : elle a vu sa carrière faire un bond, obtenu un salaire à 6 chiffres grâce à sa réputation de tueuse – littéralement –, récompensée pour ses bons résultats, ses belles statistiques avec de beaux indicateurs chiffrés. Tout est bon pour dénoncer un contrat : une erreur de saisie, un oubli dans la déclaration des antécédents (une simple mycose non signalée dont on retrouverait la trace dans les archives d’une pharmacie), une probabilité trop faible dans la réussite d’une opération pourtant vitale… Et refuser la prise en charge financière.
Après lecture de la nouvelle, j’ouvre la discussion avec mes étudiants, en particulier sur la moralité de cette histoire qui avait pour vocation à saisir les esprits, comme on saisit un steak dans la poêle. Certains ont été choqués par l’ignominie de la situation. Beaucoup ont cependant jugé le choix de la fillette « intelligent ». Logique. Presque normal, du moins rationnel, dans un monde où le rapport de force prédomine.
Or c’est précisément ce monde dont Greene dit qu’il existe, en une supposée description, faisant autorité et façonnant le réel, par la valorisation de cette froide intelligence calculatrice. Celle-là même qui ne nous empêche pas d’être en même temps un « salaud ».
Une telle légèreté en matière de vertu, surtout si spontanée, sans filtre, sans une once apparente de mauvaise conscience, et surtout parfaitement partagée par une majorité du groupe, m’a interpellé. Ce n’est pas la première fois que je traite de cet ouvrage, mais c’est la première fois que j’assiste à une telle décomplexion sur le sujet. Notons que si je me permets la provocation, ils sont aussi légitimement tentés d’en ajouter une couche, pour tester mon dispositif pédagogique. C’est de bonne guerre.
Je leur fais donc part de mon étonnement.
L’un d’eux proteste habilement :
– Non, mais monsieur, vous avez mal posé la question. C’est de la science-fiction. Si vous nous aviez demandé si nous voulions d’un monde comme celui-ci, nous aurions dit massivement non. Mais le jour où le monde devient ainsi, il faut bien savoir s’adapter.
D’autres opinent du chef.
Tout sourire (un peu crispé quand même, mais l’ambiance est détendue, on est là pour apprendre, pour comprendre, pour analyser, pour débattre rationnellement, pour changer, pour évoluer), je rétorque perfidement, sur le fil du point Godwin, avec l’humour nécessaire pour distancier le propos :
– Je ne sais pas si c’est mieux… En gros, vous feriez partie de ces gens qui, en 1930, considéraient que le nazisme, ce n’était pas une bonne chose et qu’on ne voulait pas de cela pour la France… Mais qu’une fois qu’il s’est installé, que la France est militairement occupée, que la Collaboration collabore scrupuleusement, alors là, il faudrait savoir s’adapter… en devenant un bon petit nazi ?!
L’argument, dans un contexte de bienveillance rationnelle établi sur le long terme (ils savent que je bouscule leurs propos, non leurs personnes), semble faire mouche.
Fonçant tête bêche dans la brèche, je parle alors de la notion de valeur. Financière. Fiduciaire. Morale. La valeur, c’est à la fois le prix, mais aussi ce qui n’a pas de prix.
Un nombre important d’entre eux considère que l’argent permet tout. Que tout est marchandable. Que tout est donc potentiellement marchandise. Approche très matérialiste dans la bouche de jeunes dont je sais pourtant que certains sont par ailleurs adeptes de préceptes religieux.
Je leur propose donc la formulation suivante, un tantinet provocatrice :
– Si je comprends bien, s’il n’y a pas de valeur supérieure à la valeur monétaire, si quelqu’un vous propose un million d’euros pour me tuer, vous le faites… Vous vous exécutez et vous m’exécutez, proprement !
– Ah ben, monsieur… on ne va pas vous mentir… mais… un million… quand même… oui !
L’un corrige :
– Peut-être pas un million, mais dix millions, parce que c’est vous.
– C’est gentil, et c’est bien de le savoir ! Vous parvenez donc à mettre une somme sur ma vie, mon corps, mon existence.
Avec une pincée d’ironie affectée et théâtralisée, j’ajoute que ma question était un test parfait :
– Ça va me permettre de repérer les personnes sur lesquelles je pourrai m’appuyer lorsqu’il faudra construire un réseau de résistance, pour lutter contre un tel monde de surveillance généralisée où l’humain est réduit à un objet consommable. Et, inversement, celles dont il faudra absolument se méfier, parce que ce sont littéralement des personnes corruptibles, parce qu’elles peuvent être retournées comme des crêpes, en fonction du nombre de billets dans la mallette ou en fonction des avantages personnels qu’on leur fait miroiter.
Rires jaunes collectifs.
La fin de l’heure s’approchant, je conclus, à destination de tous, y compris de ceux qui pouvaient avoir la tentation de me vendre au plus offrant, qu’ils pouvaient être, quant à moi, rassurés :
– Je tiens à vous le dire, haut et fort, je vous promets pour ma part que je ne m’autoriserai jamais, pas même pour des milliards, à ôter la vie d’un d’entre vous contre de l’argent…
– Même pour des milliards, vous êtes sérieux, monsieur ?
– C’est que j’en fais une affaire de principes. On peut dire que j’ai des valeurs. Ce que n’a d’ailleurs substantiellement pas l’intelligence artificielle… si ce n’est de manière purement artificielle…
[Balle perdue pour l’IA en passant, parce qu’elle est précisément compatible avec une rationalité sans conscience : on ne l’aligne sur les valeurs humaines que comme un mécanisme dont on fait le réglages, mais sans pouvoir savoir avec certitude si cela a fonctionné. Cela dit, le véritable problème, c’est lorsque les humains commencent à fonctionner comme des IA : calcul pur, optimisation, absence de limites intrinsèques, sauf techniques… Comme l’IA, l’hypocrite de Greene sait parfaitement simuler les valeurs.]
Profitant de cette ouverture rationnelle, mais fictive, que permet la projection futuriste d’une œuvre de SF, j’ajoute encore, à destination de ceux qui avaient étalé leur vénalité :
– Dans la guerre de guérilla qu’il faudra peut-être mener contre les dirigeants d’un tel monde corrompu et de ses thuriféraires, peut-être serai-je amené, au nom de ces mêmes principes, à poser le doigt sur la gâchette en face de l’un d’entre vous. Et , vous sachant si matérialistes, j’aurai sans doute moins de scrupules à appuyer. Tout à fait gratuitement !
Grand éclat de rire. Salvateur. Mais le message était passé. J’ose même espérer qu’il va continuer à mûrir dans ces esprits en construction (stade avancé, déjà un peu sédimenté, il est vrai… mais quand même).
L’invariant de la perversion.
Revenons à Epstein. Ou presque.
Le phénomène n’est pas neuf. À la fin du règne de Louis XIV et sous la Régence, la France voit prospérer des fortunes fulgurantes issues des traitants et autres spéculateurs avant-gardistes. Richesses opaques, plaisirs tapageurs, sentiment d’invulnérabilité. La Chambre de justice de 1716-1717 tentera bien de poursuivre certains financiers. Mais le mal est déjà structurellement le même. Les mémorialistes de l’époque décrivent moins des monstres que des hommes parfaitement ordinaires, simplement convaincus que tout s’achète. Déjà.
Et si l’on devait encore tirer plus haut le fil historique, l’on pourrait être surpris de découvrir le contenu « ultra-moderne » de la Vie des douze Césars de Suétone, décrivant avec force détails les turpitudes des élites romaines impériales.
Plus proche de nous, dans la France des années 1950, le scandale dit des « Ballets roses » éclaboussa une partie des élites politiques et mondaines. André Le Troquier, président de l’Assemblée nationale et figure du Parti socialiste, participait à des soirées où se mêlaient jeunes femmes et mineures, certaines âgées d’une quinzaine d’années selon les éléments judiciaires de l’époque, dans un écosystème de pouvoir, de séduction et d’impunité similaire. La proximité du pouvoir, du sexe et de l’argent n’est pas une invention de l’ère des jets privés. Elle traverse les régimes, les partis, les continents. Epstein n’a pas inventé le dispositif. Il l’a industrialisé. Et adapté à l’ère de la mondialisation.
La corruption n’est pas une anomalie de l’Histoire, elle en est une tentation récurrente.
Introduisons ici une distinction que l’on évite souvent par pudeur ou simplification : toutes les femmes impliquées dans l’affaire Epstein ne se trouvaient pas dans les mêmes conditions. Certaines, majeures, ont pu s’approcher volontairement du dispositif, attirées par l’espoir d’une modification substantielle de leur train de vie. Certaines ont réussi. Lorsque l’argent devient valeur suprême, le corps lui-même peut devenir capital. La logique de la « promotion canapé » n’est pas née avec Epstein. Elle appartient à une anthropologie du désir, de l’ambition et de la hiérarchie sociale, dont l’expression est récurrente, plus ou moins bien canalisée.
Mais la frontière entre opportunité et capture est fragile. Ce qui commence comme calcul peut basculer en emprise, en dépendance voire en enfermement psychologique. L’illusion du libre choix peut coexister avec une asymétrie écrasante de pouvoir. Là encore, la banalité du mal ne passe pas seulement par la contrainte brutale mais par l’environnement qui rend la transaction pensable.
Plus troublant encore : dans certains cas documentés, on a vu des parents eux-mêmes faciliter l’accès, parfois par naïveté, parfois par fascination pour le prestige. On peut aller jusqu’à « vendre » son enfant, non pas nécessairement avec cynisme, parfois avec la conviction que c’est une chance. Maupassant l’avait déjà mis en scène dans Aux champs (1882), avec sa malice habituelle, lorsque des parents miséreux cèdent un enfant à un couple aisé dans l’espoir d’une vie meilleure. La morale y est inversée : l’enfant vendu devient cultivé et prospère, tandis que celui resté fidèle à la vertu familiale demeure tragiquement dans le ressentiment et la pauvreté. Déjà, l’argent y trouble les frontières entre amour, intérêt et sacrifice.
On aime aujourd’hui expliquer la décadence morale par des fautes de civilisation : ce serait la faute à l’Occident, sans que l’on ne sache véritablement ce que l’on met sous cette étiquette, si ce n’est un gloubi-boulga confus et néfaste.
Sauf que le mal n’a pas de couleur de peau, il n’a pas de géographie particulière. Les scandales contemporains où des corps humains sont utilisés comme objets de spectacle ou d’humiliation, parfois jusque dans ces récits sordides de « porta-potty » au Moyen-Orient, n’ont rien de spécifiquement occidentaux. Ils sont humains, trop humains. Ils révèlent la possibilité, toujours présente, de transformer autrui en chose. La perversion n’a pas de géographie. Seulement des circonstances.
La corruption n’est pas une anomalie de l’Histoire, elle en est une tentation récurrente. Mais croire qu’on ne peut rien contre elle serait la pire des erreurs, car ce qui ne peut être aboli peut toujours être limité, contenu, freiné, canalisé, rendu plus difficile. Ce n’est pas parce que des règles sont transgressées qu’il faut les supprimer, comme on supprimerait les lignes blanches parce que certains les franchissent.
Entre la pureté impossible et la résignation cynique existe un espace fragile : celui d’une indignation qui ne renonce pas à devenir politique, mais surtout celui du droit et des institutions, qu’il faut parfois rénover au regard d’une nouvelle donne sociétale.
Et pour habiter cet espace, il faut oser user d’un mot devenu suspect : la morale. On l’a rejetée pour avoir été un carcan bien trop rigide ; on a oublié qu’elle était aussi une frontière. Or l’Histoire ne supprime jamais les frontières, elle les déplace seulement… parfois jusqu’au bord de l’abîme.
Les ruses de l’intelligence.
La question la plus simple est aussi la plus difficile : qu’est-ce qui, en nous, refuse de seulement « s’adapter » ? Qu’est-ce qui, en nous, peut nous empêcher de tomber dans un utilitarisme déshumanisant ?
Aristote parlerait de phronèsis, cette intelligence pratique, supposant délibération, prudente et orientée vers le bien et la vertu. Dans son Éthique à Nicomaque (VI, 1144a-b), le philosophe grec la distingue de la deinotès : l’habileté à trouver des moyens efficaces, brillante, rapide, performante… mais moralement neutre.
Ainsi, le mal peut provenir, non d’une volonté démoniaque, mais d’une défaillance de jugement moral : une intelligence dénuée de vertu risque de mettre son efficacité au service de l’injustice.
Le piège moderne est parfaitement le même que celui auquel étaient confrontés les Anciens : confondre efficacité et bonté, compétence et sagesse, habileté et vertu, intelligence calculatrice et intelligence humaniste.
Là où la prudence aristotélicienne oriente l’habileté vers le bien, Greene détache l’efficacité de toute fin morale et n’enseigne plus qu’une ruse autonome, une deinotès livrée à elle-même.
Or, un monde où la vertu n’est que l’excellence technique d’un individu narcissique rend Epstein pensable : un monde où l’autre devient une simple « ressource humaine », où l’efficacité tient lieu de valeur, où l’impunité apparaît moins comme un scandale que comme l’horizon logique de la réussite. Epstein n’est-il pas ce petit prof de maths, issu d’un milieu modeste qui a réussi à grimper les échelons sociaux jusqu’au « sommet » du monde ? Le self-made-man dans toute sa splendeur. La success story du cowboy, version sans filtre.

La banalité du mal, aujourd’hui.
Hannah Arendt parlerait peut-être du courage de juger. Car le tragique n’est pas forcément de choisir entre le bien et le mal. Il est de choisir entre les principes et l’adaptation; et de savoir qu’un jour le monde pourrait vous proposer un prix pour renoncer aux premiers.
En forgeant le concept de « banalité du mal » à travers l’analyse du cas d’Adolf Eichmann (haut fonctionnaire nazi jugé en 1961, responsable de la logistique de la déportation), Arendt n’a pas produit une théorie confortable. Elle a inventé un malaise. Contrairement à ce qu’on a pu reprocher à la philosophe, la banalité du mal n’a rien d’une excuse ; c’est un diagnostic.
Le mal peut être produit par des gens ordinaires quand ils renoncent à penser et à juger, quand ils se réfugient dans le prêt-à-porter mental, dans la conformité, dans l’obéissance au protocole, au lieu d’exercer leur faculté de juger. On ne choisit pas, on applique. On ne juge pas, on exécute. On n’est qu’un algorithme formé à traiter des données de la meilleure façon qui soit.
Mais cette absence de pensée, chez l’humain, n’est pas vraiment une fatalité, c’est une démission, donc une responsabilité. C’est le choix du non-choix.
La banalité du mal, ce n’est pas une fureur démoniaque mais la normalisation d’un rapport instrumental à autrui.
Il ne s’agit pas de jouer au procureur avec quiconque, encore moins avec mes étudiants, mais d’analyser ce qu’implique de réduire son jugement à une adaptation au système. “Si le monde est comme ça, il faut s’adapter.”
C’est exactement le subterfuge rhétorique de Greene et la phrase qui fait trembler Arendt : non pas le Mal avec majuscule, mythologique, démoniaque, mais le mal banal, administré, justifié par la « normalité » du contexte. Une croyance performative qui produit du réel même quand on croit seulement lâcher prise.
Redisons-le, le noyau de la « philosophie » d’Epstein, c’est la réification : autrui n’est plus un sujet, mais un stock (de plaisirs, de services, de silence, de loyautés achetées, de bandes vidéos, de kompromats). Une simple ressource, dite humaine.
C’est une rationalité de grand propriétaire : le monde vu comme une réserve, les êtres comme des biens et le jugement moral comme un coût qu’on externalise… jusqu’à ce que l’impunité fasse passer la prédation pour une compétence.
C’est une instrumentalisation froide, compatible avec le sourire, la mondanité, le mécénat, mais aussi une grande culture personnelle, comme s’empresse de le souligner Jack Lang qui, pour se défendre de ses accointances aujourd’hui manifestes, s’enfonçant dans les sables mouvants du déni, rappelle combien Epstein était « charmant, courtois, généreux » (sur RTL, le 4 février 2026).
Il n’y a pas là de Mal métaphysique, seulement une logique où le mal devient fonctionnel. À l’extrême.
Il n’y a pas là de Mal métaphysique, seulement une logique où le mal devient fonctionnel. À l’extrême.
L’écosystème epsteinien (avocats, argent, réseaux, accords, délais, intimidation, mondanité), lui a permis de ne plus “rencontrer” moralement ses actes. Le traitement judiciaire lors de sa première condamnation en plaider coupable et l’accord de non-poursuite, dans le dos des victimes, ont nourri cette idée d’exception et d’impunité.
Si Robert Greene vend de la deinotès (habileté) aristotélicienne, ruse ciselée sur les plis de l’instant, Epstein pratique une deinotès puissance mille, dopée par l’argent (recruter, attirer, acheter, profiter, transgresser, menacer, verrouiller). Sa “philosophie”, c’est l’acceptation que la fin justifie les moyens, non pas dans un grand projet politique, uniquement quand ladite fin est “moi”. Inverse du projet machiavélien. Sommet de l’individualisme narcissique.
Ce glissement ne concerne pas seulement quelques figures monstrueuses ; il traverse plus discrètement nos pratiques ordinaires, y compris par un accompagnement institutionnel.
Je pense à l’école, à cette évolution silencieuse qui a vu, ces deux dernières décennies, d’importantes parties des programmes se consacrer à l’expression de soi et à la valorisation des questions identitaires, supplantant peu à peu l’effort de sortie de soi.
Le jour où l’institution elle-même commença à formuler ses questions du baccalauréat par un inoffensif « selon vous », quelque chose changea de nature. Non pas une simple réforme pédagogique, mais un déplacement plus profond : le passage du jugement argumenté à la légitimation immédiate du moi. Quand l’opinion vaut d’emblée autant qu’un raisonnement, le risque est que la contradiction devienne offense et que le réel lui-même finisse par plier devant le désir et ses impulsions.
À un autre niveau tout de même – mais l’idée est là, iconoclaste, qu’il pourrait n’y avoir là qu’une question de degrés –, cela même qui donne la sensation de “monstrueux” chez Epstein (et sa complice Ghislaine Maxwell), c’est la froideur organisationnelle avec laquelle l’économie du désir est mise en scène : le nom tellement impudique du Lolita Express, ce fameux jet, antichambre du stupre et de la luxure, qui emportait les puissants jusqu’à l’île ; le projet architectural de cette dernière et son luxe transformé en dispositif de pouvoir ; la transgression considérée comme routine, entraînant immanquablement vers le toujours plus jusqu’à en effacer toute limite intérieure.

Ce qui n’a pas de prix.
Lorsque tout a un prix, plus rien n’a de valeur. Le contraire du mal n’est pas la sainteté mais la capacité de juger et de poser des valeurs au-delà de la valeur. C’est aussi cette interruption fragile du cours normal des choses par laquelle un être humain dit simplement : « non, pas cela ».
Même si c’est légal. Même si c’est rentable. Même si tout le monde s’adapte.
La véritable résistance n’est peut-être rien d’autre que la fidélité invisible à cette capacité à tracer et maintenir des limites intérieures.
On aime imaginer Eichmann comme une figure du passé, liée à des circonstances historiques exceptionnelles. Mais la question la plus inquiétante est plus existentielle : qu’aurait été un Eichmann millionnaire ?
Aurait-il été plus violent ? Simplement plus discret, mieux protégé, plus parfaitement intégré dans l’ordre normal des réussites sociales ?
Ou encore : le mal extrême appartient-il seulement aux régimes totalitaires ou peut-il aussi prospérer dans les zones policées du confort, là où tout semble fonctionner ?
Si ces questions nous troublent, ce n’est pas à cause d’Epstein, ni même d’Eichmann.
C’est parce qu’elles nous renvoient à ce point minuscule et décisif où chacun découvre ce qu’il ne vendra jamais. Ou bien le prix auquel il finira par céder.
La banalité du faux ?
Dernière réflexion, davantage ancrée dans l’actualité. Publier des millions de pages, comme vient de le réaliser le Ministère de la Justice des USA, peut relever de deux logiques opposées : la transparence réelle sur une affaire sordide qui touche une part de nos élites mondialisées… ou bien la noyade informationnelle par excès de contenu.
L’histoire politique connaît bien cette seconde option : quand tout est disponible, plus rien n’est lisible. La vérité ne disparaît pas, elle devient indiscernable. Ce n’est pas de la censure, c’est de la saturation. Et l’effet est redoutable : si tout peut être faux, plus rien n’oblige à croire le vrai.
L’IA générative accélère ce basculement. Des dizaines de vidéos deepfakes circulent déjà sur la toile mondiale : on y voit Epstein et Trump, plus vrais que nature, entourés de jeunes filles au regard apeuré, des scènes d’abjection parfaitement simulées, horreurs crédibles au premier regard. Mais à qui profite le faux ? À quelques chasseurs de buzz ou bien à ceux que le brouillage protège ?
C’est une stratégie connue : diluer la vérité dans le doute plutôt que la nier frontalement.
Il y a le risque que le faux s’installe avant toute vérification et devienne la version stable du réel, parce qu’il épouse les fantasmes que l’on porte déjà. Le buzz précède le démenti et le démenti n’atteint presque jamais ceux que le buzz a convaincus.
Pire encore. Entre les hypothèses sans méthode, où l’on mélange sans scrupule des documents de natures différentes et les extrapolations parfois glauques qui deviennent ensuite, par miracle, des “sources primaires” ; entre la minimisation paresseuse (« c’est trop gros pour être vrai ») et la minimisation idéologique (« c’est une cabale contre moi », dit désormais Trump, « c’est du féminisme qui n’aime pas les séducteurs ») ; entre les pièces réellement publiques, souvent caviardées ou incomplètes, parfois postées par le Department of Justice avant d’être subitement retirées, les captures d’écran qui circulent, y compris falsifiées par l’IA : tout concourt à fabriquer une zone grise où l’on ne débat plus, où l’on s’agrippe mais où l’on ne saisit rien. Destruction du concept, qui permet pourtant de s’orienter dans l’existence.
Et dans cette zone grise, les récits contradictoires fleurissent déjà. Non pas parce qu’ils seraient tous plausibles, mais parce que chacun y entend ce que ses préjugés viennent y chercher : Epstein “agent russe”, kompromat, “agent du Mossad”, il est encore en vie, “agent de la CIA”, la place Maïdan, c’est lui, “agent triple” peut-être, et finalement sans doute l’agent de ses propres fantasmes… “On en a la preuve” est devenue une incantation. Elle ne désigne plus un fait, mais une appartenance.
Le cocktail est épistémologiquement dévastateur. Il rend plus nécessaire que jamais de bénéficier de services d’investigation indépendants et d’un journalisme performant..
Dans le vacarme des commentaires planétaires, la sidération morale nourrit les haines géopolitiques (anti-américaines, anti-occidentales, souvent antisémites).
Quant à l’algorithme, il ne distingue pas le vrai du délire : il amplifie ce qui met le feu.
Sommes-nous en train de passer de la banalité du mal à la banalité du faux ? Peut-être même à la banalité du flou ?
Et si, sous la figure du flou, le faux devient ordinaire, alors le mal peut agir, puisque plus rien n’a la force de le contredire.
C’est ce qu’il nous faut refuser. Pas en héros, mais en nous posant cette simple question : qu’est-ce que je ne vendrai jamais ?
