(propos recueillis par Mathias Moreau)


Dans un ouvrage sidérant, vocable utilisé par l’autrice elle-même et dont l’étymologie oubliée ressurgit ici dans sa forme la plus puissante, Léa Bismuth fait revivre Auguste Blanqui, penseur révolutionnaire et visionnaire, emprisonné pour ses idées plus de la moitié de sa vie. Étoiles communes, vers une écologie cosmique, paru chez Actes Sud, est à la fois d’une beauté et d’une utilité salvatrice tant la figure de Blanqui apparaît comme celle d’un héraut romantique et martyr républicain. Même si l’on croise au fil des pages du livre, des personnages aussi charismatiques que Louise Michel, Élisée Reclus, Gunter Anders, Walter Benjamin, Jacques Rancière ou Sun Ra, la pensée de Blanqui est celle, primordiale, qui initie pour eux tous un mouvement réflexif cyclique prenant appui sur le vivant même. Tous ceux-là sont des visages de la vie, influencés consciemment ou inconsciemment par la mobilité et l’impulsion des astres, de l’eau, des minéraux, des animaux.
En poète-critique de ce qui arrive à son époque et de ce qu’il pressent arriver, Blanqui, et à sa suite Léa Bismuth, revisitent l’espace visible et invisible. Du château du Taureau à Morlaix au désert de Marfa au Texas, le penseur communard et la théoricienne de l’art se croisent et se complaisent à disséquer comme personne ce qui nous a précédé et ce qui nous survivra : les astres. Il en ressort une évidence qui, pourtant nous échappe : nous avons perdu l’essentiel car nous sommes écrasés par le pouvoir des forces obscures nous ayant promis et obtenu l’esclavage. Cet essentiel, c’est le vivant ; tout autour de nous, dansant au ciel comme sur Terre. Associant les désirs de la Commune au cosmos, Léa Bismuth publie un livre absolument remarquable dont le sous-titre aurait pu être : pour un érotisme cosmique !

Mathias Moreau : Votre livre est traversé par la figure d’Auguste Blanqui. Pouvez-vous nous en tirer un portrait rapide ? Qui était-il et en quoi vous a-t-il inspiré ?

Léa Bismuth : Comme je l’ai écrit dès les premières pages, Blanqui est un être qui met le pied dans la porte : il ne croit qu’en l’efficace de l’effraction. C’est un personnage clé de l’histoire de la gauche française, à l’origine des grandes révolutions du XIXème siècle : 1830, 1848, 1871. La biographie que Gustave Geffroy lui consacre est incroyable de finesse. Et c’est là que l’on découvre qu’il a passé plus de 40 années de sa vie en prison pour défendre les libertés du peuple. Ses écrits, publiés notamment par les éditions La Fabrique, sont aussi très évocateurs de son côté visionnaire, tout comme de son regard acéré sur les réalités de son temps : les inégalités sociales, les désastres du colonialisme, et ceux de la révolution industrielle.

Léa Bismuth, © Gilles Berquet

Votre récit débute par la relation qu’entretient Blanqui et les comètes qu’il observe du toit de sa prison. Que représentent-elles pour lui ?

Le ciel tout entier est une figure émancipatrice. Déjà, lorsqu’il était enfermé à Belle‐Île‐en‐Mer, Blanqui est témoin du passage d’une comète dans le ciel. Aussi, je fais l’hypothèse, texte à l’appui, que les comètes représentent pour lui une représentation du peuple sur les barricades, lançant des projectiles enflammés contre les forces de l’ordre inique. Il écrit ainsi : « tout le monde aujourd’hui en est arrivé à un profond mépris des comètes, ces misérables jouets des planètes supérieures qui les bousculent, les tiraillent en cent façons, les gonflent aux feux solaires, et finissent par les jeter dehors en lambeaux. » Il voudrait redonner à ces comètes tout leur panache. Il va jusqu’à parler de « nihilités chevelues », et c’est de cette manière que j’extrapole et que je fais du « petit peuple des comètes », une sorte de peuple du « tiers-ciel », comme on parle du « tiers-état », du « rien » de ce tiers. J’écris encore : « Si Blanqui aime les comètes, les planètes n’ont pas sa faveur et il les juge omnipotentes. Jupiter devient “le policier du système”, pendant que les étoiles deviennent ses sujettes sacrifiées, “créatrices et servantes”, des “reines esclaves”.

Page 29, vous citez Blanqui dans La critique sociale. Dès 1870, il écrit : « Depuis bientôt quatre siècles, notre détestable race détruit sans pitié tout ce qu’elle rencontre, hommes, animaux, végétaux, minéraux. La baleine va s’éteindre, anéantie par une posture aveugle. Les forêts de quinquina tombent l’une après l’autre. La hache abat, personne ne replante. On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre. »

Oui, j’y vois les prémices de ce que l’on appelle aujourd’hui l’écologie politique. Et je trouve ces mots absolument contemporains : On se soucie peu que l’avenir ait la fièvre. Ils résonnent aujourd’hui de mille manières. Déjà, il parle des désastres écologiques, du renouvellement des ressources, de la domination occidentale, du gaspillage. Il est très sévère ici, envers l’humanité qui détruit et tue. Dans le livre, je fais le lien avec certains textes de Marx, qui émet le concept de « rupture métabolique » : une rupture de continuité dans la chaîne du vivant s’expliquant par la déforestation, la destruction d’espèces, la pollution exponentielle, l’épuisement de la terre et la naissance de la chimie agricole. Blanqui et Marx peuvent se rejoindre sur un point : leur matérialisme, leur lecture conjointe d’Épicure ou de Lucrèce, leur intérêt commun pour les sciences naturelles. Ce sont des facettes de ces pensées qui ont été occultées par des lectures trop rapides de leurs travaux politiques.

Louis Auguste Blanqui

Pour Blanqui, l’Homme a une « influence subversive qui change le cours des destinées individuelles » écrit-il. Qu’entend-il par-là ?

Blanqui voit plus loin que son époque. Il parle du passé et du futur, des empires qui ont disparu et de ceux qui disparaîtront. C’est ce qui fait de lui un grand penseur et pas seulement un agitateur ou un meneur d’insurrections. Son Éternité par les astres est également un grand texte traversé de visions profondément métaphysiques, et d’un souffle épique qui me fait penser à Dostoïevski : tous deux regardent le mal humain dans les yeux. Les destinées individuelles sont capturées dans un grand flux historique, mais aussi cosmique, je crois que c’est cela la clé pour comprendre ce texte si étrange qu’est L’Éternité par les astres.

On sent une forte accointance entre Blanqui et Reclus. Vous dites d’ailleurs, page 45, « Relire Blanqui et Reclus reviendrait […] à accorder à l’action politique et à la défense de la nature une charge existentielle de premier plan […]. »

Blanqui, Reclus, Louise Michel : tous les trois ont été actifs au moment de la Commune de Paris. En travaillant ces figures, je me suis rendue compte qu’elles étaient toutes les trois liées par une attention extrême portée aux puissances du vivant : lutter contre l’oppression, c’est aussi soigner la vie. Reclus, en tant que géographe de terrain, a une vision très contemporaine de la Terre qu’il considère comme un organisme vivant. De même, il prend la défense des bêtes que l’on mène à l’abattoir. Il y a chez lui, déjà, tous les éléments pour une écologie profonde, et la base conceptuelle solide d’une éthique environnementale fondée sur un respect de la biosphère. S’il prône un dialogue entre la Terre et les pratiques humaines, c’est afin d’assurer un développement mutuel et favorable à l’épanouissement.

Un concept évoqué dans votre livre me semble d’une importance extrême, c’est celui de l’émancipation. Je suis entièrement d’accord avec vous lorsque vous dites que l’émancipation est action.

Regarder, imaginer sont des verbes d’action. Et cette action est émancipatrice. Je parle de cela notamment en citant Jacques Rancière, Le Spectateur émancipé. Rancière a commenté Blanqui et il m’a aidé à comprendre le sens caché de sa pensée : si Blanqui s’intéresse aux astres, c’est en réalité pour donner à l’émancipation humaine une dimension astrale, cosmique, révolutionnaire au sens le plus fort et astronomique du terme. Et là, il y a toute la puissance démesurée de la vie, du chaos primordial, des forces physiques à l’œuvre dans l’organisation du système solaire. Je cite ici Rancière à propos de Blanqui : « C’est par cela seulement que la nature témoigne pour les révolutionnaires. Tous les soleils seraient voués à la mort sans le choc résurrecteur où la force conservatrice se révèle comme force révolutionnaire, génératrice inépuisable de soleils et de systèmes solaires nouveaux. Les forces du capital, du clergé et de l’État étendront, elles, le règne des ténèbres et de la mort sur la société si des hommes ne jouent pas ce rôle de la force qui ranime la lumière et la vie. » De même, l’émancipation est une question de regard actif, comme Blanqui regardant le ciel depuis le toit de sa prison.

Page 81, vous citez le fameux palindrome de Virgile, palindrome qui m’est cher à titre personnel, In girum imus nocte et consumimur igni, repris par Guy Debord pour le titre de son film de 1978. Quel lien faites-vous entre cette figure stylistique et le cosmos, personnage principal de votre livre ?

Guy Debord connaissait Blanqui. On peut sans doute affirmer qu’il en était fasciné. Car Blanqui avait mené les révolutions que Debord désespérait de revivre. Dans son film In girum imus nocte et consumimur igni, si nous tournons dans la nuit, c’est exactement comme les comètes dont parle Blanqui dans L’Éternité. Le feu insurrectionnel traverse le ciel nocturne. Blanqui écrit : “L’univers est un cercle dont le centre est partout et la circonférence nulle part”. Le palindrome est une figure identique permettant de lire le texte de gauche à droite comme de droite à gauche. J’y vois la figure cerclée et cyclique par excellence, un ouroboros de lettres. Il y a toute une tradition secrète de grands lecteurs de Blanqui : Nietzsche et sa figure de l’éternel retour, Borgès et ses jardins aux sentiers qui bifurquent, et enfin Walter Benjamin pour son ange de l’Histoire. Cette histoire se chuchote aux oreilles depuis 150 ans maintenant. Tous ont vu le potentiel halluciné du livre de Blanqui, et à mon tour, j’ai mené l’enquête pour comprendre ce que l’on pouvait encore en faire aujourd’hui.

À la fin de votre ouvrage, vous utilisez un terme passé dans la langage courant mais dont l’étymologie est souvent oubliée. Il s’agit du terme « sidération » que vous couplez avec celui de « residération ». Vous remontez à leur origine page 160 en citant un ouvrage de Murielle Macé paru en 2017. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

Je parle surtout de « désidération » et d’un collectif d’artistes (mené par l’artiste smith, le collectif à géométrie variable baptisé Cellule Cosmiel est fondé en 2019 et composé à l’époque de l’astrophysicien Jean‐Philippe Uzan et de l’écrivain Lucien Raphmaj) qui ont inventé ce concept : Le mot “désidération” vient du latin sidus qui veut dire “étoile”, qui a donné sideris, “l’astre”, auquel le préfixe “dé‐” est ajouté pour indiquer la privation. L’étymologie du mot “désir” est connue également en ce sens : du latin desideratio. La désidération, c’est le désir de l’astre qui manque, la nostalgie éprouvée lorsque l’on est empêché de contempler l’étoile. La désidération serait donc ce qui entérine notre relation désirante au ciel qui n’est plus. J’évoque en effet l’essai de Marielle Macé pour l’usage qu’elle fait précisément de la considération, comme l’antidote possible et souhaitable au désastre de l’indifférence.

À la dernière page, vous écrivez « Si cet ouvrage a eu un but, c’est bien celui-là : redonner de la puissance aux mots dérobés : communauté stellaire, écologie cosmique, imagination propre à l’intelligence-artiste. » Croyez-vous en une espèce humaine qui prendrait finalement conscience que ce qui l’entoure est vivant, même si ce vivant est invisible ou partiellement visible, et qui adopterait une vision artiste de l’existence ?

Je crois à « l’intelligence-artiste », mot valise que j’appelle de mes vœux, en réaction, sans doute, au techno-fascisme de l’intelligence artificielle. Je crois aux puissances artistiques. Je citerais ici un passage de mon livre qui le dit bien : « Si les artistes deviennent des partenaires à la fois esthétiques et politiques majeurs permettant de mieux comprendre les enjeux géopolitiques et écologiques du ciel à l’heure actuelle, il s’agit d’affirmer que la communauté des astres ne pourra se donner qu’à l’aune d’une pensée imaginative. Il nous faut devenir à la fois terrestres et visionnaires, considérer des imaginaires actifs et des passages à l’acte artistiques ouvrant à l’envi les multivers en expansion. »