(Camille Laurent)




« Die Unruhe des Begehrens ist der Trieb, aus einem Zustande in den andern überzugehen. » « L’inquiétude du désir est l’impulsion qui pousse à passer d’un état à un autre. »
(Anthropologie, §69, AA 7:251)

« Die Unruhigkeit ist der Trieb zur Vervollkommnung. »
« L’inquiétude est l’impulsion de la perfectibilité. »
(Mrongovius II, AA 25:1362)


L’inquiétude (en allemand Unruhe ou Unruhigkeit) est un terme introduit principalement par Leibniz1 et Coste pour traduire le terme anglais « uneasiness » par lequel Locke2 caractérise un état général de malaise. Nous distinguons l’inquiétude d’autres notions. Elle n’est ni la peur (sentiment d’appréhension relativement à un objet déterminé), ni l’anxiété (sentiment ayant des effets à la fois psychiques et physiques qui peut devenir la toile de fond d’une existence sans qu’on puisse nécessairement identifier un objet qui en rende raison) ni l’angoisse (ce malaise psychique et physique venant du sentiment de l’imminence d’un danger qui peut aussi traduire une angoisse métaphysique comme la conscience de sa mortalité). L’inquiétude, elle, se caractérise comme un état latent de gêne et d’indisposition susceptible d’être la cause déterminante de notre action. Étrangement, alors même que la notion d’inquiétude est largement abordée et commentée – et à juste titre puisque ces auteurs prennent explicitement pour thème cette notion3 – par les commentateurs de Leibniz et de Hegel, elle n’a pas retenu, en elle-même, l’attention des commentateurs du texte kantien4. Cela est doublement étonnant : la notion même d’inquiétude a fait récemment l’objet de plusieurs études5 chez des philosophes (comme Diderot) qui n’ont pas « inventé » cette notion mais la reprennent à Leibniz, preuve de l’intérêt pour le sujet et, par ailleurs, bien des études sur Kant présupposent en réalité un examen approfondi de l’inquiétude qui n’a pas été réalisé6. Cette notion apparaît pourtant comme un point nodal permettant de comprendre de multiples thèmes de sa philosophie. Tout d’abord, et d’un point de vue encore très général, la notion d’inquiétude signifie à la fois, c’est le sens étymologique, l’impossibilité ou l’incapacité de demeurer en repos (Un-ruhe), le besoin irrépressible de changement et d’avancée en quelque domaine que ce soit7 mais elle désigne aussi un état de préoccupation voire de tourment qui empêche la sérénité. Autrement dit, l’inquiétude est à la fois l’impossibilité physique du repos et l’intranquillité douloureuse de l’esprit.

L’inquiétude revêt, plus précisément encore, les formes suivantes dans la philosophie kantienne. 1) L’inquiétude, le besoin de mouvement et de changement interviennent d’abord au niveau physiologique et corporel. L’Anthropologie du point de vue pragmatique théorise ainsi la nécessité d’une variation, d’un « jeu perpétuel d’antagonismes » (entre plaisir et douleur notamment) c’est-à-dire d’une alternance de sensations contrastées pour faire l’expérience des réjouissances de la vie8. Corrélativement le besoin de mouvement, de variété – même dans la douleur – indique que l’ennui (qui est la douleur de la monotonie) apparaît nécessairement dans un état de pur repos, d’indolence9. 2) Deuxièmement, la raison théorique est essentiellement inquiète. Poursuivant un but (ein Ziel) jamais atteint, ne trouvant jamais de repos (Ruhe), faculté de l’élan, du mouvement, du dépassement (hinaus zu wagen), la raison théorique kantienne est le dynamisme d’une inquiétude10. Elle est un désir frustré de métaphysique, connaissance du suprasensible, un mouvement en tension vers l’ultimité, vers la connaissance du monde comme totalité ou du principe premier. 3) En philosophie morale, l’homme cherchant à accomplir son devoir est perpétuellement inquiet au double sens mentionné. En effet, loin d’être une simple velléité intentionnelle, l’accomplissement du devoir suppose de se mettre en mouvement pour réaliser autant que possible notre intention. Inquiet aussi, c’est-à-dire troublé et tourmenté par l’impossible certitude de la pureté de son intention, celui qui essaie d’être vertueux et qui ne cesse de se remettre en question lui-même11. 4) Inquiétude également quant à la possibilité du Souverain Bien (l’accord post mortem de la vertu et du bonheur). Le Souverain Bien exige en effet un mouvement asymptotique jamais totalement abouti pour tenter de faire coïncider vertu et bonheur par notre perfectionnement indéfini (l’immortalité de l’âme étant le premier postulat de la raison pratique dans la Critique de la raison pratique). 5) On note également la reconstruction kantienne d’une possible inquiétude originelle lorsque l’auteur interprète l’état dans lequel devaient se trouver Adam et Ève. Le paradoxe consiste à montrer que même la situation la plus désirable possible – le paradis – n’est pas appropriée pour l’homme qui ne peut qu’être ennuyé par une telle monotonie de perfection ; étant essentiellement inquiet, il a besoin de changement, de variation et, surtout, de progrès12.

Emmanuel Kant (1724-1804)


Les inquiétudes dans la philosophie kantienne sont nombreuses : un besoin de mouvement, une impossibilité de rester dans un état de repos (ainsi on dénommait auparavant « inquiétudes » les « impatiences » ressenties désagréablement dans les jambes, sortes de stimuli nous poussant à nous mouvoir et à changer de position pour éviter une douleur qui devient par trop insupportable) ; des inquiétudes ou des tourments « spirituels » c’est-à-dire un désir voire un besoin, dans le domaine théorique, d’aller au-delà dans le progrès de l’unité scientifique et une recherche de perfectionnement de notre agir moral.
L’inquiétude est donc tout à la fois un besoin (physique), un sentiment, un état plus ou moins latent et permanent mais elle est aussi une forme incontestable de dynamisme. L’intranquillité permanente nous donnant le sentiment d’un inaccomplissement essentiel est la condition de l’activité individuelle et celle de l’efficacité du progrès. Bien loin d’être uniquement une donnée anthropologique déjà présente et ancrée dans l’homme, elle doit être engendrée et suscitée par la critique (de la raison théorique comme de la raison pratique13).


1) L’inquiétude pour Kant : un fait anthropologique
L’inquiétude comme fait physique ou physiologique et comme ruse de la nature


Notons, en schématisant (sans jeu de mots ici!), la double acception de l’inquiétude : à la fois fait physiologique, expression d’un déterminisme naturel, effet d’une complexion organique et, en même temps, mouvement spirituel et recherche d’un « au-delà » du donné (la recherche et le désir d’une transcendance). Jean Deprun dans La Philosophie de l’inquiétude en France au XVIIIè siècle14 montre que la pensée des Lumières n’a pas ignoré les faits d’insatisfaction et d’inquiétude, l’aspiration vague à un bien inconnu susceptible de remplir l’âme. Cette inquiétude, rappelée par les défenseurs des traditions religieuses et par l’anthropologie augustinienne ou pascalienne, est cependant réintégrée à la nature : « De Locke à Condillac (…) de Buffon à Louis de Lacaze et à Cabanis (…) l’inquiétude est ramenée du ciel sur la terre et réacclimatée dans l’ici-bas, soit à titre de disposition permanente inscrite dans la structure psychophysique – “l’organisation” – de l’homme et des autres animaux, soit à titre d’aiguillon intérieur bien ou mal adapté à la félicité (…) Explicitement ou implicitement, la philosophie des Lumières a substitué au théocentrisme augustinien un physiocentrisme de l’inquiétude. »
Dans ce débat entre théocentrisme de l’inquiétude – l’inquiétude comme expérience d’une forme de déréliction puis de recherche pour rejoindre un âge d’or originel dont nous serions déchus, et ce par une conversion religieuse (Augustin, Pascal) – et physiocentrisme de l’inquiétude – l’inquiétude comme effet d’une disposition corporelle et vitale, comme besoin de stimulation vitale –, la position de Kant est ambiguë. On pourrait d’un côté défendre l’idée qu’il accepte les deux positions mais, de l’autre, on peut considérer qu’il développe une troisième voie : la raison théorique et pratique comme nécessaire inquiétude.

Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs


L’inquiétude doit d’abord être comprise chez Kant comme une donnée physiologique, une expression de notre complexion organique : l’être vivant, et non pas uniquement l’être humain, est nécessairement inquiet en ce sens que le besoin de mouvement et de contraste fait partie intégrante de la vie et est nécessaire au bon fonctionnement de tout organisme vivant aussi bien qu’à notre santé psychique (la monotonie engendre nécessairement l’ennui et un sentiment d’atténuation voire d’exténuation vitale comme si la mort s’immisçait dans la vie). Kant défend effectivement un « physiocentrisme de l’inquiétude », une intégration de l’inquiétude à la nature ce qui permet de rationaliser ce sentiment en refusant de laisser les seules perspectives théologiques en rendre raison.
Mais ces quelques réflexions purement physiologiques ne doivent pas nous faire manquer l’essentiel : l’inquiétude humaine est l’effet direct de l’absence d’instinct et toute une généalogie de l’inquiétude de la raison humaine peut être esquissée à partir d’une analyse de quelques propositions essentielles issues de l’ouvrage Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. Bien que Kant n’emploie pas explicitement le terme « Unruhe » ou « Unruhigkeit » dans les neuf propositions de cet ouvrage, l’ensemble de l’argumentation repose sur un dynamisme de la pénurie et sur une instabilité originaire. Ce dynamisme est formulé lorsque Kant décrit la non-adaptation de l’homme :

« La nature a voulu que l’homme tire entièrement de lui-même (gänzlich aus sich selbst herausbringe) tout ce qui dépasse l’ordonnance mécanique de son existence animale, et qu’il ne prenne part à aucune autre forme de félicité ou de perfection que celles qu’il s’est lui-même créées, indépendamment de l’instinct, par sa propre raison […] Il ne devait pas en effet être guidé par l’instinct, ni non plus être instruit et pris en charge par une connaissance innée ; il devait bien plutôt tout tirer de lui-même15. »

L’absence d’instinct constitue l’axe négatif autour duquel se construit toute une téléologie du dynamisme humain et du progrès. Kant en déduit une agitation constitutive de la vie humaine : c’est qu’il faut perpétuellement se débattre pour rendre la vie vivable. La quatrième proposition généralise cette agitation et l’inscrit ensuite dans une instabilité interne aux rapports humains et, plus exactement, aux rapports sociaux. Après avoir souligné l’existence paradoxale de l’insociable sociabilité poussant les individus tout à la fois à se lier et à se défier, à se réunir et à chercher à se particulariser, l’auteur ajoute :


«[S]ous l’impulsion de l’ambition, de la soif de domination ou de la cupidité [il est poussé (getrieben)] à se tailler un rang parmi ses compagnons qu’il supporte peu volontiers mais dont il ne pourrait pas non plus se passer. […] Sans ces qualités, certes en elles-mêmes peu sympathiques, d’insociabilité d’où provient la résistance que chacun doit nécessairement rencontrer dans ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient enfouis dans leurs germes au milieu d’une existence de bergers d’Arcadie.[…] La nature veut que l’homme soit obligé de sortir de son indolence et de sa frugalité inactive pour se jeter dans le travail et dans les peines (die Natur will aber, er soll aus der Lässigkeit und untätigen Genügsamkeit hinaus sich in Arbeit und Mühseligkeiten stürzen) afin d’y trouver, il est vrai, des moyens de s’en délivrer en retour par la prudence16


La verbe « treiben » (pousser, entraîner) est ici le plus proche de l’idée d’Unruhe au sens technique : il s’agit d’un mouvement forcé qui empêche l’être humain de demeurer dans un état de «träge Genügsamkeit », de « paresseuse suffisance ». L’humain est, structurellement, un être entraîné, déstabilisé et contraint d’avancer sans cesse. Pour expliciter l’importance de l’Unruhe dans l’Idée, il faut reconstruire la logique kantienne. L’absence totale d’instinct implique l’impossibilité d’une complétude naturelle et l’obligation de se mobiliser. Mais l’Unruhe constitue en outre une tension entre notre finitude biologique et l’infinité de la tâche rationnelle puisque la nature donne à l’homme un corps fini mais exige un développement rationnel in(dé)fini. Cette disproportion est précisément ce qui introduit l’Unruhe. L’inquiétude agit comme un opérateur téléologique, une « ruse de la nature » qui rend possible ce que Kant appelle « die Entwicklung aller Naturanlagen » (AA VIII, 19). La nature « veut » en effet que l’homme développe toutes ses dispositions. Mais comme elles ne sont pas données d’emblée, l’agent de cette genèse ne peut être qu’une force négative : l’insatisfaction fondamentale et l’expérience de l’inaccompli. L’homme est conçu comme un être dont l’essence est de manquer pour pouvoir progresser. La quatrième proposition explique que ce perfectionnement ne peut se faire que sous forme de tension, de rivalité et de conflit. L’inquiétude intérieure (absence d’instinct) et l’inquiétude extérieure (insociable sociabilité) deviennent ainsi le moteur de l’histoire universelle.


2) La philosophie kantienne comme « entreprise inquiétante » ou action et réforme de l’inquiétude


Toutefois l’inquiétude humaine ne se réduit pas à l’inquiétude vitale ni à l’inquiétude comme condition du développement social.
Si l’homme est inquiet c’est bien parce qu’il est doué d’une raison – ici envisagée sous l’angle théorique – qui le stimule et lui fait rechercher une systématicité de la connaissance toujours supérieure. À un niveau d’analyse tout à fait élémentaire, on l’a vu, la raison est nécessairement inquiète puisque, faute d’être un pur mécanisme d’emblée rodé, elle doit tâtonner, s’essayer et se démener pour se perfectionner. La raison se tourmente d’être d’abord si peu douée17. Notons ensuite que l’inquiétude est celle de la raison des Lumières. La notion même des « Lumières » implique l’inquiétude, l’absence de repos synonyme d’asservissement intellectuel18.
Bien que l’inquiétude, à la fois physiologique et rationnelle, soit une donnée anthropologique, il faut chercher à la provoquer. La critique kantienne travaille et modèle cette inquiétude initiale. Analogiquement on pourrait dire que l’inquiétude humaine est un torrent que la critique intègre et réoriente. D’une part, puisque l’inquiétude de la raison prend la forme d’un « irrépressible désir de trouver quelque part de quoi poser un pied ferme absolument au-delà des limites de l’expérience19 » c’est-à-dire d’une recherche mouvementée visant à dépasser indûment les bornes de l’expérience (agitation et désir que les métaphysiques pré-critiques ne se privent pas de réaliser), cette inquiétude doit se réguler et s’autodiscipliner20.

Mais la raison ne doit pas abandonner la possibilité de penser, analogiquement par exemple, les choses en soi. Le paragraphe 57 des Prolégomènes à toute métaphysique future qui voudra se présenter comme science est exemplaire de cette façon d’inquiéter (de stimuler, de mettre en mouvement) la pensée alors même que le philosophe a mis un frein à la connaissance de tout ce qui dépasse le strict cadre de notre expérience : « Il est vrai, nous ne pouvons donner, en dehors de notre expérience possible, un concept déterminé de ce que peuvent être les choses en soi. Mais nous ne sommes cependant pas libres de nous abstenir complètement de toute recherche à leur propos. (Wir sind aber dennoch nicht frei vor der Nachfrage nach diesen, uns gänzlich derselben zu enthalten) (…) Enfin qui ne voit, devant la contingence et la dépendance constantes de tout ce qu’on peut penser et admettre selon les seuls principes de l’expérience, l’impossibilité qu’il y a à en demeurer là (die Unmöglichkeit, bei diesen stehen zu bleiben) et ne se sent pas nécessairement poussé, en dépit de toute interdiction de se perdre dans les idées transcendantes, à chercher encore, au-delà de tous les concepts qu’il peut légitimer par l’expérience, la paix et la satisfaction dans le concept d’un être dont l’idée, sans doute, ne peut pas être saisie en soi dans sa possibilité, bien qu’elle ne puisse pas non plus être réfutée, parce qu’elle concerne un être simplement intelligible, mais sans laquelle la raison devrait demeurer à jamais insatisfaite (unbefriedigt) ? » Pl. II, Ak. IV, 351-352, p. 134-135 (nous soulignons).
La deuxième partie de la citation constitue de toute évidence une question rhétorique visant à susciter l’inquiétude relativement à la recherche de la pensée des choses en soi et notamment ici de Dieu. Ce dernier est certes tout à fait inconnaissable mais pensable, notamment par analogie (cf. § 58). D’une certaine façon ce passage constitue un encouragement à la réflexion malgré l’impossibilité avérée de toute connaissance.

D’autre part, dans le domaine théorique comme dans le domaine pratique, Kant entend se servir de l’inquiétude comme d’un outil philosophique hors pair pour faire cheminer la raison sur la voie idoine. Ainsi en est-il de la stimulation de l’usage régulateur de la raison qui ne peut que servir la science en la poussant à s’unifier, à se systématiser toujours davantage. Ainsi de l’emploi de « l’outil inquiétude » dans les Fondements de la métaphysique des mœurs et dans la Critique de la raison pratique : affirmer que peut-être aucun acte moral n’a été accompli tout en sachant néanmoins que la loi morale nous oblige absolument, qu’est-ce d’autre sinon chercher délibérément à inquiéter la pensée, la mobiliser tout en la troublant ? Dans les Fondements de la métaphysique des moeurs21 Kant insiste sur l’impossibilité « d’établir par expérience avec une entière certitude un seul cas où la maxime d’une action d’ailleurs conforme au devoir ait uniquement reposé sur des principes moraux » et, dans la Critique de la raison pratique22, il souligne l’expérience troublante mais mobilisante, de la possibilité d’accomplir une action car nous avons conscience que nous le devons. « Tu dois donc tu peux », cela oblige et mobilise23. L’exposition de la morale dans toute sa clarté et sa pureté vise en général à inquiéter la raison pratique quant à sa possible moralité. En effet, «l’inquiétude morale empêche l’homme de s’endormir dans l’autosatisfaction (die moralische Unruhe hindert den Menschen, in der Selbstzufriedenheit einzuschlafen.)24 » Non pas que l’inquiétude de la raison pratique relève de l’autoflagellation permanente. L’inquiétude de la raison pratique est plutôt la garantie de ne jamais s’endormir sur des lauriers moraux.
À l’adage contemporain, fort à la mode, rengaine du développement personnel, si réconfortant mais parfois si faux « le mieux est l’ennemi du bien », l’inquiétude pratique préférera : » le mieux recherche toujours davantage le mieux et constitue une tension vers le bien ».

Impossible, pour Kant, de concevoir ni l’estime raisonnable de soi ni le bonheur comme un état de repos statique dans lequel il n’y aurait plus rien à accomplir. Loin d’être le négatif du bonheur, l’inquiétude en serait plutôt la condition25 comme elle est la condition du progrès incessant de l’homme pour réaliser, après sa mort et indéfiniment, le Souverain Bien.
Pourtant l’idée d’une inapaisable inquiétude – même de l’âme post-mortem qui ne cesse de courir, inquiète, après la perfection morale – a suscité bien des critiques : l’inquiétude inapaisée permettant le progrès moral le rend-elle vraiment possible si tout progrès fini se supprime nécessairement devant l’infini non susceptible d’être parcouru26 ? Une manière de rendre raison d’un infini progrès et d’une inquiétude positive sans cesse renouvelée n’est pas l’idée, bien obscure, de « durée nouménale » (duratio noumenon) qui permet de postuler un perpétuel effort de la liberté pour conquérir sa moralité mais bien plutôt l’entreprise éducative. L’inquiétude stimulante en vue de l’amélioration morale (et, pourquoi pas, politique) est moins un sentiment ou un état individuel permettant à toutes les âmes singulières de s’approcher du Souverain Bien qu’un sentiment que les éducateurs peuvent transmettre aux enfants pour éveiller leur conscience morale et leur désir de perfectionnement en général. L’inquiétude est moins alors un sentiment privé qu’une expérience et une émotion à partager non pour décourager mais pour rendre possible un perfectionnement général de l’humanité. Celui-ci demeure un idéal au sens kantien : « la représentation d’une perfection qui ne s’est pas encore présentée dans l’expérience27 », tout sauf une chimère donc.

  1. Nouveaux Essais (NE), II, 20, § 6. ↩︎
  2. Essais sur l’entendement humain, II, XX, XXI. ↩︎
  3. On pense bien sûr aux petites perceptions chez Leibniz, à l’incapacité du sujet à rester en repos tant il est sollicité par ces dernières : « Mais, pour revenir à l’inquiétude, c’est-à-dire aux petites sollicitations imperceptibles qui nous tiennent toujours en haleine, ce sont des déterminations confuses, en sorte que souvent nous ne savons pas ce qui nous manque (…). Ces impulsions sont comme autant de petits ressorts qui tâchent de se débander et qui font agir notre machine. (…) On appelle Unruhe en allemand, c’est-à-dire inquiétude, le
    balancier d’une horloge. On peut dire qu’il en est de même de notre corps, qui ne saurait jamais être parfaitement à son aise : parce que quand il se ferait une nouvelle impression des objets, un petit changement dans les organes, dans les viscères, dans les vases, cela changerait d’abord la balance et leur ferait faire quelque petit effort pour se remettre dans le meilleur état qu’il se peut. » NE, II, 20 ↩︎
  4. En réalité nous avons uniquement relevé l’existence d’un ouvrage, un mémoire de maîtrise, intitulé Le rôle éthique de l’inquiétude dans la philosophie kantienne (117 p.) rédigé en 1996 par Claire Fauvergue sous la direction d’E. Martin-Haag. ↩︎
  5. E. Martin-Haag , Diderot ou l’inquiétude de la raison, Collection « Philo-philosophes » dirigée par J.-P. Zarader, Ellipses, 1998, 64 p.
    Fauvergue, C. (2008). « Diderot et l’idée d’inquiétude naturelle ». Dix-huitième siècle, 40(1), 655-664. https://doi.org/10.3917/dhs.040.0655. ↩︎
  6. Ainsi A. Philonenko consacre un article à « L’idée de progrès chez Kant » dans la Revue de métaphysique et de morale, 1974, n°4. La notion de progrès c’est-à-dire d’avancée positive, d’amélioration que ce soit dans le domaine de la culture, dans le domaine politique ou moral suppose en fait nécessairement l’idée d’une inquiétude de l’homme, d’une impossibilité de se satisfaire de ce qui a déjà été acquis ou conquis sur le plan
    pratique ou théorique. Bref le progrès suppose comme sa condition sine qua non l’inquiétude c’est-à-dire le mouvement comme désir voire comme besoin. ↩︎
  7. Elle est « l’impulsion qui pousse à passer d’un état à un autre ». Anthropologie, §69, pléiade III. ↩︎
  8. Anthropologie du point de vue pragmatique,§ 60-66, Ak VI, 230-239 ; pléiade III, 1046-1055. ↩︎
  9. Propos de pédagogie, Ak IX,471; Pl. III, p. 1177. ↩︎
  10. Toutes les citations sont issues de La Critique de la raison pure (CRP), « Théorie transcendantale de la méthode », Chapitre 2 « Canon de la raison pure », trad. Tremesaygues et Pacaud, Paris, 1944, p. 538-539. ↩︎
  11. Fondements de la métaphysique des mœurs, deuxième section. ↩︎
  12. À la fois dans Les conjectures sur le commencement de l’histoire humaine et dans les Propos de pédagogie. Notre étude ne porte donc pas sur le progrès en lui-même dans la philosophie kantienne mais sur ce qui est nécessairement présupposé pour rendre tout progrès possible : une inquiétude originelle à la fois physique et rationnelle. ↩︎
  13. Avant même la Critique de la raison pratique, les Fondements de la métaphysique des mœurs ne cessent de chercher à inquiéter la pensée quant à sa propre moralité : affirmer qu’un acte moral n’a peut-être jamais existé en ce monde (un acte dont l’intention soit pure de tout intérêt et de tout amour-propre) n’est-ce pas chercher à inquiéter la pensée dans le double sens du terme : en la troublant et en stimulant sa résolution de purification de tous les mobiles sensibles non moraux ? ↩︎
  14. La Philosophie de l’inquiétude en France au XVIIIè siècle, Paris, Vrin, 1979. ↩︎
  15. Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, troisième proposition, trad. L. Ferry modifiée, AA, VIII, 20. ↩︎
  16. Idée d’une histoire universelle, VIII, 21, p. 193, trad. L. Ferry. ↩︎
  17. Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, troisième proposition, Pl. II, Ak, VIII, 20, 191-192. ↩︎
  18. Réponse à la question : Qu’est ce que les Lumières?, Pl. II, Ak VIII, 35. ↩︎
  19. CRP, « Canon de la raison pure » Pl. I, Ak, 517, p.1358. ↩︎
  20. CRP, « Discipline de la raison pure », Pl.I, Ak, III, 467. ↩︎
  21. FMM, Pl. II, Ak, IV, 407. ↩︎
  22. CRPra, « Analytique », §6, scolie, Ak, V, 30-31. ↩︎
  23. Relativement à cette insatisfaction stimulante, et dans un style bien différent, V. Jankélévitch ne dit-il pas très exactement la même chose ? : « “Je suis pur, je suis pur!” Ces mots que les défunts de l’ancienne Égypte emportaient comme un viatique pour le grand voyage, ces mots ressemblent plutôt à une protestation, ou à la revendication d’un état de droit ; aucun vivant ne peut, de bonne foi, les prononcer. » La pureté du cœur, Édition anniversaire 150 ans – 2025, Flammarion. ↩︎
  24. Doctrine de la vertu, AA 6:450. ↩︎
  25. Il faudrait alors étudier l’influence de Leibniz pour qui l’inquiétude comme aiguillon de l’activité est la condition de notre bonheur. Dans les Nouveaux Essais (II, XXI) Leibniz note « je crois que l’inquiétude est nécessaire à la félicité des créatures. » ↩︎
  26. Sur ce problème : A. Philonenko consacre un article à « L’idée de progrès chez Kant » in Revue de métaphysique et de morale, 1974, n°4 ↩︎
  27. « Une idée n’est rien d’autre que le concept d’une perfection qui ne s’est pas encore rencontrée dans l’expérience » (Traité de pédagogie, III, 1152) ↩︎