1/Comment décririez-vous votre premier souvenir de Deleuze, votre première approche de l’un de ses textes ?


Comme beaucoup, je suis « tombé » sur Deleuze via l’Abécédaire. J’ai vingt-sept ans et la lettre « O » – comme « Opéra » – m’a ébloui. Surtout cette image, inspirée de Gustav Mahler, d’une « ritournelle cosmique » qui embarquerait toutes les petites « ritournelles territoriales ». Je pense alors à Frank Zappa, compositeur sur lequel je projette d’écrire. Deleuze est touchant quand il parle, ses intonations éveillent votre sensibilité. « Attention ! Le lire, c’est autre chose ! » me prévient mon directeur de thèse, pas deleuzien pour un sou (d’après lui, le philosophe ne ferait que filer des métaphores). Ignare et sous le charme, je n’en fais qu’à ma tête, et commence par lire Différence et Répétition, titre qui résume à merveille le processus de variation musicale. Mais alors… Quelle déconfiture ! En tant qu’étudiant en arts plastiques, étant passé par la case Beaux-Arts, je n’avais lu que peu de philosophie. Je l’avais bien cherché.
Les cinq prochaines années seront celles d’une initiation solitaire à Kant, Nietzsche, Bergson, Spinoza… grâce aux livres de la première période deleuzienne, consacrée à l’histoire de la philosophie. Pour la pensée propre à Deleuze, les études de François Zourabichvili et Pierre Montebello me sont essentielles, et m’évitent le découragement. D’autres exégèses, nombreuses, me désespèrent. Comble de malchance, après cette phase d’apprentissage s’est imposée une impasse herméneutique. La lecture de Bergson a en effet mis en évidence l’absence de ce que Deleuze soutient dans la monographie qu’il lui a consacrée (Le Bergsonisme) – à savoir l’existence d’un « passé pur », assimilé à l’être. Un problème que j’ai longtemps mis sur le compte de mon incompétence. Heureusement, un article décisif de Maël Renouard me conforte dans le fait que je n’ai pas la berlue. Le phénomène se révèle récurrent : impossible de trouver chez Nietzsche une trace de l’éternel retour comme celui de la différence, un élément pourtant crucial. Bien plus, Nietzsche ne cesse de soutenir le contraire, comme l’a démontré Paolo D’Iorio dans un autre article tout aussi décisif. À la lecture de Mille Plateaux, je m’aperçois que Deleuze développe avec Guattari une conception de la musique qui est contraire aux critères nietzschéens : une musique pour ainsi dire flottante – aquatisme que le penseur allemand reprochait justement à Wagner… Deleuze oblige ainsi à un curieux exercice, très inconfortable en vérité, surtout pour un novice. Celui d’une lecture qui vous force à loucher, selon une parallaxe composée de deux textes qui ne se superposent jamais – l’original et son commentaire. Nous voilà loin de la pop philosophie selon laquelle il n’y aurait rien à interpréter !
Deleuze assume de trahir, et parle volontiers d’enculage, d’Immaculée Conception, lorsqu’il pond un concept monstrueux dans le dos d’un auteur. Aussi ai-je voulu « épargner » Zappa (qui n’avait rien demandé à personne) au profit d’une hypothèse, dont le mérite fût peut-être de restituer mon expérience en tant que chercheur. Laquelle ? Et si le plan d’immanence deleuzien n’était pas ouvert comme on a coutume de le dire, mais, en dernière instance, fermé « comme un œuf » ? Force est de constater que les références, en plus d’être amputées, y sont garrottées, formant une cohorte de spectres convoqués de livre en livre pour bégayer la même phrase, le plus souvent en opposition avec ce qu’on a retenu de leurs œuvres. « Mes idées sont des idées fixes. » Il y a un vampirisme à l’œuvre. Ainsi en va-t-il de Proust, devenu amnésique, et de sa Recherche, réduite à deux/trois punchlines. Autant d’interventions que le philosophe assimile à des « cris ». Quel sadisme ! Quel humour aussi…


2/ Qu’est-ce que Deleuze a manqué d’après vous ?

Deleuze se faisait des reproches lorsqu’il était question d’affirmer le multiple, de s’en tenir à l’immanence. « Rater fait partie du plan », admettait-il à la fin du chapitre « Rhizome ». Pour notre part, nous nous contenterons d’évoquer un loupé contingent, qui s’explique par un manque de temps : une véritable rencontre avec la musique. Je veux dire, la publication d’un ouvrage consacré à cette seule question. La part musicale dans son œuvre est davantage passée par Felix Guattari, pianiste et grand amateur du registre romantique. Deleuze lui confiait cette tâche volontiers : « C’est le sommet, parler de la musique ! » Il n’était pas en confiance… C’est ce que me rapporta Richard Pinhas, compositeur qui a longtemps suivi les cours du maître. Tout comme ces peintres, fascinés par la couleur et n’osant y toucher (se restreignant à ce que le philosophe appelait des « couleurs patates »), Deleuze projette d’écrire seul sur la musique à la fin de sa vie, alors qu’il est très malade. Il paraît d’ailleurs logique que le musical succède à la question cruciale « Qu’est-ce que la philosophie ? », l’auteur assimilant le style à un devenir « purement sonore » de la langue. Bien plus, ce devenir constituant une limite, la musique correspond à une forme d’Absolu – ce que Nietzsche appelait la « passion philosophique ».
Pour ce prochain ouvrage qui aurait couronné son système, Deleuze choisit Maurice Ravel comme figure tutélaire. « Le Boléro… Une mélodie qu’il suffit d’entendre une fois pour ne jamais l’oublier. » Le sujet est si fort qu’il s’étonne d’écrire par fragments, à l’opposé de ses pages jusqu’alors pleines à craquer. En parallèle, il est contacté par un producteur de musique électronique qui a baptisé son label Mille Plateaux. Deleuze apprécie la musique d’Oval, que le label lui a expédié. Les vingt-quatre minutes de son chef-d’œuvre, « Do While » (94diskont.), se seraient si bien mariées avec celles de Ravel ! Mais Deleuze est mort avant d’assurer de telles noces. Reste un livre que chacun est libre de fantasmer. Je me l’imagine mince, doté d’une reliure en plein cuir, et d’un titre en dorure au fer : GLITCH. Il serait composé d’aphorismes d’un nouveau genre, entre Nietzsche, Lovecraft et J. G. Ballard. En résulterait une philosophie impure et suggestive, où se répondent en cascade d’anciens et de nouveaux concepts, fluides et ensorcelants. On raconte que certains lecteurs seraient marqués durablement par d’intenses expériences synesthésiques, toutes advenues après la lecture de l’aphorisme « n-1 » qui clôt l’ouvrage. Comme l’affirme Deleuze, la philosophie « fait voir des choses… » Afin de contrer toute attaque judiciaire, la seconde publication a pris soin de ne pas séparer les deux derniers feuillets, ceux-ci étant précédés d’un avertissement. Cette fois, le « balai de sorcière » n’a pas été Spinoza, ni même Ravel qui a laissé place aux pièces mutantes d’un duo anglais que le philosophe écoute du matin au soir : Autechre. Les voisins ont plusieurs fois déposé plainte pour tapage nocturne. Gilles n’en a cure et les nuits n’ont jamais été aussi cosmiques1.

John Raby


3/Si vous aviez l’opportunité d’inviter Gilles Deleuze à votre table, en compagnie de quelle troisième personnalité aimeriez-vous être: Franz Kafka, Baruch Spinoza, Marguerite Yourcenar, Jean-Luc Godard, Sigmund Freud, Vincent Van Gogh ou Miles Davis ? 

11 juillet 1973. Miles Davis est de passage chez Gilles, rue de Bizerte dans le 17ème. Dans son salon est diffusé le tout dernier album studio du trompettiste : On The Corner. Une entrevue improvisée par Richard Pinhas, qui a branché la star juste après les deux sets endiablés donnés à l’Olympia. Dans sa limo, Miles enchaîne Heineken et barbituriques, tandis que les réverbères défilent sur les verres fumés de ses immenses lunettes. Ce n’est pas le moteur qui fait vrombir notre habitacle mais bien une étrange fureur. Tout à l’heure, un roadie m’a appris que Miles souffrirait le martyre : séquelles d’un récent accident de voiture, anémie falciforme, nodules, cold turkey, désastres sentimentaux… « Ah, cette Grande Santé des gens malades ! » avait commenté Richard. Il est vrai que la musique émise par les enceintes chez Gilles est à la fois impétueuse et flottante. Ce qui rappelle les livres d’un autre… Gilles clope, voûté sur sa table de travail. Le visage de Fanny, son épouse, émerge du nuage de Gauloise bleue. Elle apporte une petite assiette de cervelle meunière, afin d’attirer les concepts. Cela semble fonctionner. Un sourire vague et pudique aux lèvres, le philosophe griffonne quelques notes : « temps hyper-pulsé », « machine-Krishna », « nomadisme blues ». Un schéma fébrile, baptisé « CsO funk », frappe mon imagination. La seconde face de l’album tourne sur son dernier sillon quand il se décide à rompre le silence, d’un ton aimable et enroué – « Chaos, chaos… » – avant de s’évanouir dans l’obscurité de sa chambre. Il est tard en effet. Le visage en sueur, Miles dénoue son foulard à motifs et se lève à son tour. Il n’a jusqu’alors pas décarré un mot, mais reprend pour lui-même de sa voix brisée, après une avant-dernière gorgée de bière : « Chaos, chaos… » Depuis cette nuit-là, le plus beau chapitre de Mille Plateaux, « De la ritournelle », ne pouvait qu’être différent. Moins de Boulez, de Wagner, de madeleines imbibées de thé. Plus de Jimi Hendrix, de James Brown, et bien sûr, de Miles Davis. Certains racontent que l’ouvrage donnera à ce dernier la force de remonter sur scène, après une longue traversée du désert.

  1. https://youtu.be/nOo1m26Vz9g?si=KF3tyB-RBSworM4L ↩︎