1/Comment décririez-vous votre premier souvenir de Deleuze, votre première approche de l’un de ses textes ?


 J’ai découvert Deleuze grâce à la bibliothèque municipale de la banlieue bourgeoise où mes parents s’étaient installés. Je devais avoir seize ou dix-sept ans, et un exemplaire de Qu’est-ce que la philosophie ? traînait sur les étagères du rayon « philosophie ». Je n’y ai rien compris – mais ça n’avait pas d’importance. Des bribes de phrases, des morceaux de sens, avaient suffi à éveiller mon appétit. Je me souviens, par exemple, d’un passage sur le concret et l’abstrait qui avait fait mes délices – parce qu’il prenait le contre-pied de tout ce qu’on enseignait à l’école, puis à l’université. L’ « abstrait » n’était plus un problème, et le « concret » plus la solution – ce « concret » dont j’avais déjà compris que, comme le mot de « réalité », il n’était rien d’autre qu’une catégorie de la police. Cependant, cette lecture est longtemps restée isolée. Lorsque j’étais étudiant, les auteurs qui suscitèrent mon intérêt étaient plutôt Roland Barthes, Serge Daney et Jean Baudrillard – puis plus tard Jacques Derrida, dont je suivis le dernier séminaire à l’EHESS. Je dois à ma rencontre avec Isabelle Stengers et Bruno Latour d’avoir enfin lu Deleuze, c’est-à-dire d’en avoir fait quelque chose d’autre qu’un simple nom dans une bibliothèque. Jusqu’à aboutir à mon premier livre à son propos, Deleuze, la pratique du droit – qui était la reconstruction d’une philosophie du droit à laquelle il n’avait jamais pensé, comme Clément Rosset me l’a fait remarquer un jour.


2/ Qu’est-ce que Deleuze a manqué d’après vous ?

Ce serait montrer très peu de fidélité à Deleuze de lui reprocher quelque « manque » que ce soit. S’il y a un manque, il serait plutôt du côté des deleuziens qui se contentent de ânonner les concepts du « maître » comme si cela suffisait à penser. Bien sûr, on pourrait s’amuser à repérer les bêtises ou les erreurs de Deleuze – sur la littérature, sur l’Amérique, sur le cinéma, etc. Mais de tels reproches seraient absurdes, car ils échoueraient à toucher à ce qui se jouait dans chaque choix, dans chaque préférence, de Deleuze. A chaque fois, pour lui, le problème était érotique : Deleuze cherchait à transmettre du pensable à travers ce qui lui semblait désirable. Peu importe qu’on partage ses goûts ou ses ukases – pourvu qu’en effet il y a du pensable, donc aussi du faisable ou du possible. Je crois que c’était la seule chose qui importait à Deleuze. Sur le droit, à nouveau, il n’y a dit que des bêtises : pensez à l’exemple du droit de fumer dans les taxis, dont il parle dans L’Abécédaire, et dont il a littéralement tiré la doctrine de son chapeau. Le fait qu’il ait raconté n’importe quoi change-t-il quoi que ce soit au point théorique ou philosophique que cela lui a permis de faire ? Non. Eh bien, je crois que tout l’enjeu est là : faire du « faux » dont il a tant parlé une puissance qui aille jusqu’à accepter n’importe quoi. J’ai cru pouvoir montrer que c’était précisément la signification propre du concept, qui lui était chère, de « pop’philosophie ».

Laurent de Sutter ©Géraldine Jacques


3/Si vous aviez l’opportunité d’inviter Gilles Deleuze à votre table, en compagnie de quelle troisième personnalité aimeriez-vous être: Franz Kafka, Baruch Spinoza, Marguerite Yourcenar, Jean-Luc Godard, Sigmund Freud, Vincent Van Gogh ou Miles Davis ? 

Jean-Luc Godard. Ce serait sans doute un dîner parfaitement chiant, mais les entendre causer m’aurait ravi.