Questionnaire Deleuze / Fabrice Bourlez
1/Comment décririez-vous votre premier souvenir de Deleuze, votre première approche de l’un de ses textes ?
Mes premiers moments deleuziens viennent assez tôt dans ma formation philosophique. Deleuze est mort l’année où je me suis inscrit en fac de philo. De manière assez paradoxale (mais, au fond, Logique du sens nous apprend que la pensée trouve ses effets les plus intenses en suivant les paradoxes), ces souvenirs sont directement associés à un petit roman familial que Deleuze n’aurait pas forcément apprécié.
Pour moi, à tout jamais, la disparition de Deleuze se télescope avec celle de mon propre père. A l’époque, j’avais des dialogues enfiévrés avec mon grand-frère. Il m’avait offert L’Anti-Œdipe : manière de faire face au drame que nous traversions ensemble. Pire, c’est dans ce contexte que je commençais mes premiers entretiens avec une psychanalyste. Je me suis donc souvent retrouvé dans la salle d’attente avec entre les mains les cris enragés de Deleuze et Guattari contre l’œdipianisme forcé, contre le familialisme bourgeois, contre l’interprétation signifiante et le phallus triomphant.
J’ai grandi et j’ai lu Deleuze dans cette tension-là : celle qui consiste à faire sans le père mais avec l’inconscient, à se rendre chez l’analyste comme on irait au turbin et à m’interroger sur les deleuzien.ne.s qui refusaient, dur comme fer, d’aller s’allonger mais qui m’avaient quand même tout l’air de peiner à trouver leur désir. J’ai tenté de traiter ma névrose à grands coups de papa-maman-zizi-panpan pour me hisser jusqu’à l’honneur politique de l’inconscient. C’est la seule excuse que je trouve à mon addiction psychanalytique. J’y ai tracé une ligne de fuite tant du côté du deleuzisme que du lacanisme. J’y ai atteint un peu du désir qui permet de se déprendre de soi-même et, enfin, respirer un peu de dehors.
2/ Qu’est-ce que Deleuze a manqué d’après vous ?
C’est compliqué de répondre à cette question. Tout son travail vise, contre l’histoire de la philosophie depuis Platon et contre la psychanalyse, à montrer que le désir ne manque de rien. Le manque n’est pas le bon moteur pour comprendre les flux, les connexions, les percées, les machines et les molécules qui s’inscrivent en-deçà et au-delà du Moi, tous ces éléments que le Moi a l’illusion de dominer et dont il n’est jamais que l’effet. Pas de manque là-dedans, plutôt des coupures et coutures à opérer, des branchements à réagencer, des mouvements qui entraînent ailleurs que du côté de la volonté, de la raison ou du bon sens. Alors est-ce qu’on peut dire que Deleuze a manqué un truc ? Est-ce que son vitalisme a trop embrassé certaines questions ? Il m’est difficile de ne pas penser aux reproches qui lui ont été adressés, depuis les marges mêmes, dès la première monographie qui lui a été consacrée par Michel Cressole, le critique sévère de Pourparlers. De fait, la lettre de Cressole n’est pas sympa. Deleuze l’a trouvée méchante et injuste. Et il lui répond avec brio. Et pourtant, relu avec l’appui des savoirs situés, des théories queers, des déconstructions contemporaines en matière de féminismes, de genres, de race, force est de constater que le couple Deleuze et Guattari – pour génial, visionnaire et révolutionnaire qu’il ait été ; bien qu’il ait ouvert à ces pensées et à ces réflexions qui nous aident aujourd’hui à questionner nos privilèges et à interroger nos impensés –, ce couple reste inscrit dans un équilibre bien straight, capable de parler à la place des autres, expliquant les minorités, taclant parfois le féminisme et orientant le devenir-femme ou la figure de la jeune fille depuis leur propre fantasme. Bref, j’aime Deleuze et Guattari pour m’avoir montré, entre autres, qu’un « devenir-homosexuel » pouvait transformer la manière dont on impulse la pensée. Mais je pense important de pouvoir lâcher leur main, de regarder ailleurs que là où leur index pointe le mineur, de se défaire du mansplaining décomplexé propre à leur époque pour inventer d’autres pas de danse avec les premi.er.es concerné.es.

3/Si vous aviez l’opportunité d’inviter Gilles Deleuze à votre table, en compagnie de quelle troisième personnalité aimeriez-vous être: Franz Kafka, Baruch Spinoza, Marguerite Yourcenar, Jean-Luc Godard, Sigmund Freud, Vincent Van Gogh ou Miles Davis ?
Deux choses avant de vous répondre. D’abord, je trouve que vous ne me proposez pas d’inviter beaucoup de femmes à votre petite soirée. C’est dommage. Tant qu’à faire, je participerais bien à un repas Deleuze / Angela Davis, un repas Deleuze / Patti Smith ou un repas Deleuze / Frida Khalo… Ensuite, je vous avoue que c’est quand même ce que je déteste le plus : me retrouver à table avec des monstres sacré.es. A chaque fois, c’est pareil. Je me sens toujours ridiculement belge, maladroit, petit. Je lève un peu plus haut que d’habitude mes épaules, je souris et je mange encore un peu plus vite qu’à l’accoutumé. Ce que j’aime le plus chez Deleuze, c’est sa manière de vivre les rencontres ailleurs que dans la réalité concrète du repas, du colloque, de l’université. Les rencontres, il les vit avec les œuvres, les livres, les films, les tableaux, les concepts, à même l’écriture, dans sa solitude peuplée. Mais, divan aidant, j’ai appris à ne plus me défiler face à mes médiocres errances narcissiques. Donc, soyons simples. Je viens dîner. Va pour Sigmund !
Disons que ce serait une rencontre tactique où j’essaierais de jouer moins les-passe-plats que le rôle d’un intercesseur. Un-peu-de-champagne ? L’occasion moins de régler les comptes de l’un vis-à-vis de l’autre mais de faire en sorte qu’ils s’embrassent, qu’ils reconnaissent ce qu’ils se doivent l’un à l’autre à la fin du repas. Encore-une-larme-allez ! Pas de machine désirante sans libido, pas de différence ni de répétition sans pulsion, pas de devenirs sans le raz-de-marée de l’inconscient. Un-verre-de-vin-blanc ? Mais pas d’avenir de la psychanalyse sans procès anti-œdipien, plus de vie pour la discipline sans les mises en garde contre l’interprétation à tout va, plus d’espoir pour la praxis sans sa politisation réelle. Passez-moi-le-sel. Ce soir-là, entre-l’entrée-le-plat-et-le-dessert, mon travail, ce serait de trouver le tact nécessaire pour qu’ils s’aperçoivent de comment ils ne cessent de se toucher et de comment ils continuent encore de nous toucher. Tchin-tchin !
