Questionnaire Deleuze / Valentin Husson
1/Comment décririez-vous votre premier souvenir de Deleuze, votre première approche de l’un de ses textes ?
Je crois avoir commencé à lire Deleuze en 2006 ou en 2007, au commencement de mes études de philosophie. Qu’est-ce que la philosophie ?, Nietzsche et la philosophie, L’Anti-Oedipe, son Spinoza et son Kant. C’est-à-dire que j’ai abordé Deleuze à la fois comme un professeur, un philosophe original, et un critique. Son Spinoza et son Kant constituaient, pour moi, de très bonnes entrées dans la compréhension de ces auteurs ; comme son Nietzsche, au demeurant, même si son interprétation est déjà l’expression d’un geste philosophique tranché, d’un parti pris, faisant de Nietzsche un anti-Hegel. Avec Qu’est-ce que la philosophie ?, je m’interrogeais sur la spécificité du discours philosophique par rapport à celui scientifique et artistique. La création de concepts, qui est aujourd’hui un poncif, me réjouissait au sens où elle emportait la philosophie du côté de la créativité joyeuse et non du savoir et de l’histoire des idées. Je me suis d’emblée senti proche de cette compréhension. Enfin, dans son Anti-Oedipe, je voulais trouver une critique sérieuse de la psychanalyse (dont je me méfiais à cette époque, avant d’y succomber par la suite – ce qu’on me reproche encore aujourd’hui) : j’y ai trouvé finalement une pensée politique pertinente et encore opérante quant à l’interprétation du champ social à partir des catégories psychanalytiques – une sorte de Massenpsychologie involontaire.
2/ Qu’est-ce que Deleuze a manqué d’après vous ?
Je me rappelle de J.-L Nancy qui me disait toujours qu’il n’y avait pas lieu de critiquer un philosophe : soit on le suit, soit on passe son chemin. Mais si je devais me forcer à montrer les « manquements » de Deleuze, il y en aurait deux : sa lecture totalement erronée d’Hegel, et son ratage quant à la psychanalyse. Deleuze n’a jamais lu Hegel, cela se voit, cela se lit à chacune de ses lignes : ce qu’il en dit, c’est ce que Kojève pouvait en dire (Paris baignait dans l’héritage de son enseignement – et Sartre, Merleau-Ponty, Bataille, Lacan, en répétaient la vulgate), et en mésinterprétant totalement le philosophe allemand. Hegel serait un penseur du négatif, de la mort : quelle bêtise ! Hegel est un penseur de la vie, de la positivité de la vie qui se maintient dans la mort, qui s’affirme dans la tragédie de l’existence. Autrement dit, et à mon sens, Nietzsche n’est pas un anti-Hegel, il est – du point de vue de sa philosophie tragique – hégélien. La vie est un genre de la mort, ne cesse pas de répéter Nietzsche, ce que Hegel dit également dans une phrase célèbre de la Phénoménologie : « Ce n’est pas cette vie qui recule d’horreur devant la mort et se préserve pure de la destruction, mais la vie qui porte la mort, et se maintient dans la mort même qui est la vie… »
Deleuze a aussi manqué, comme tant de philosophes, quelque chose de la psychanalyse, et cela d’une manière assez étonnante : il croit, en s’inscrivant totalement dans un geste freudien, (celui de la psychologie des masses) critiquer Freud. Deleuze est un freudien qui s’ignore : certes, il refuse le théâtre familial papa-maman-moi, en refusant par là même que l’individu soit réduit à un inconscient personnel, lui qui pense que la subjectivité est anonyme et transpersonnel, mais la manière dont il pense le champ politique est encore propre à l’application freudienne des catégories psychanalytique à la culture. Certes, Freud n’aurait pas pensé en termes de paranoïa et de schizophrénie, mais son geste consiste aussi à user des outils de l’interprétation psychanalytique pour comprendre les mouvements des foules, ses promesses et ses dangers. Ils se croisent en faisant chemin inverse : Freud veut névroser les individus et les foules pour éviter qu’elles sombrent dans la pulsion de destruction, Deleuze veut les rendre schizophrènes, en arguant qu’être adapté à une société malade n’est pas signe de vitalité : soyons plus fous que la folie capitaliste ! L’envers de la psychanalyse, aurait dit l’autre.

3/Si vous aviez l’opportunité d’inviter Gilles Deleuze à votre table, en compagnie de quelle troisième personnalité aimeriez-vous être: Franz Kafka, Baruch Spinoza, Marguerite Yourcenar, Jean-Luc Godard, Sigmund Freud, Vincent Van Gogh ou Miles Davis ?
Jean-Luc Godard ! Parce que c’est celui avec lequel on se marrerait le plus. Péremptoire, ironique, le poids des mots, le choc des images ! Est-ce que le tempérament de Deleuze se marierait avec celui de Godard ? Je ne sais pas. Godard a sûrement trop de certitude pour Deleuze, mais les deux ont l’art de la provocation, de la formule qui dérange, écorche, donne à réfléchir ! Leur passion commune du cinéma, du tennis et des animaux les réuniraient très certainement. Que dirait le cinéaste à la saillie deleuzienne, traitant tous ceux qui aiment les chiens et les chats, de cons ? Et Godard disant de Deleuze lui-même que ce qu’il a écrit sur le cinéma est « nul » ? Et ne tomberait-il pas d’accord sur ce trait d’esprit godardien : « Le cinéma n’est pas à l’abri du temps. Il est l’abri du temps » ? Autre élément réjouissant, quoique personnel : Deleuze ne boit plus, et ne mange pas ; idem pour Godard. Ce sont des ascètes. Cela me ferait deux fois plus de vin et de bouffe à mon appétit gargantuesque. Je me régalerais autant des mets que de leurs mots. Ils se lanceraient des petites pensées comme on relance une balle : l’image-mouvement de ces échanges se déboulerait d’une image-temps, d’un bloc de vie et d’éternité entre deux penseurs que j’admire, remplis d’humour, amoureux d’art et de philosophie, aussi créatifs que récréatifs.
