Rodolphe Olcèse est maître de conférences en esthétique et théorie du cinéma à l’université Jean Monnet de Saint-Étienne. Il publie aux éditions Hermann La vie terrestre. Essai sur Élisée Reclus, un livre passionnant à bien des égards. Le premier d’entre eux concerne sa qualité d’écriture, un style que beaucoup de ceux qui se prétendent philosophe devrait prendre en exemple, une écriture dans laquelle on retrouve le lyrisme de Reclus et tout l’imaginaire qui en découle, un style dans lequel la littérature contemplative n’est jamais loin; ce qui en fait, à ce seul titre, un modèle à suivre, loin des aboiements de la philosophie qui s’est toujours méfiée de ladite littérature. Mais si cet essai est une réussite de ce point de vue, il n’en est pas moins intéressant dans la mise en perspective qu’il propose de l’œuvre d’Elisée Reclus. Géographe avant tout, Reclus est devenu au fil de ses pérégrinations tout autour du globe, un observateur avisé de la condition humaine et adopta rapidement l’anarchisme comme école de pensée et comme moyen d’émancipation. Son génie et celui de Rodolphe Olcèse par extension, est d’avoir su associer l’observation géographique et les conclusions qu’ils en tiraient et l’histoire de l’Homme. Cet être vivant parmi le vivant, dont le principal défaut est, justement, de ne plus considérer cette place. A l’époque de Reclus, déjà, il s’agissait non plus de faire avec la nature mais d’essayer de limiter la casse. L’humanité a-t-elle depuis lu les œuvres du géographe girondin ? A en croire l’état de notre planète, il faut croire que la réponse est négative.


Pouvez-vous présenter Élisée Reclus, géographe influent de son temps mais trop peu connu dans le monde de la philosophie ?
Élisée Reclus est à la fois géographe et théoricien de l’anarchisme, ce qui explique peut-être que les philosophes s’y intéressent assez peu. Dans le champ de la géographie, ses travaux sont principalement descriptifs – sa première grande œuvre de géographe, La Terre, est d’ailleurs sous-titrée : description des phénomènes de la vie du globe. Ils sont également irrigués par de multiples apports, qui viennent des sciences de la nature mais aussi de ce que nous appelons aujourd’hui les sciences humaines, et visent à développer une géographie sociale, discipline dont Élisée Reclus est l’un des principaux artisans et qu’il a pu développer pleinement dans son dernier grand œuvre, L’Homme et la Terre. Il est surtout connu pour avoir écrit Histoire d’un ruisseau et Histoire d’une montagne, ouvrages à destination de la jeunesse dans lesquels sa réflexion géographique et sa sensibilité libertaire convergent et se rencontrent pleinement, dans une écriture d’une grande qualité lyrique.
Sur le plan biographique, il faut souligner que l’intérêt d’Élisée Reclus pour la science est indissociable d’un rapport expérientiel à la nature, ce qui est lié à ses engagements politiques. Avec son frère Élie, il doit fuir en Angleterre après avoir manifesté contre le coup d’État du 2 décembre 1851, ce qui le mettra en chemin vers les Amériques. En 1871, il est condamné à 10 années de bannissement pour sa participation à la Commune de Paris. Il s’installe avec sa famille en Suisse, où un contrat d’édition avec Hachette lui permet de travailler à son grand projet de Nouvelle géographie universelle. Sa pratique de la science, son engagement politique et sa production littéraire sont intimement liés à cette condition d’exilé. Ces détails biographiques ont leur importance pour comprendre la philosophie sous-jacente à l’œuvre d’Élisée Reclus, où la question de la mobilité occupe une place absolument centrale.
Élisée Reclus est effectivement peu étudié par les philosophes, mais il m’a semblé que son œuvre pouvait donner lieu à une réflexion riche, profonde et surtout très actuelle sur l’existence humaine, saisie au prisme de ses relations aux environnements naturels, et particulièrement dans ses liens aux minéraux, aux végétaux et aux animaux. La Vie terrestre ne cherche pas à faire de Reclus un philosophe mais à montrer comment l’œuvre d’un géographe, parce qu’elle est portée par une vision de l’être humain et du monde, peut enseigner philosophiquement et nourrir très directement des réflexions portées aujourd’hui par l’éco-phénoménologie ou par la philosophie environnementale auxquelles elle semble parfois apporter des réponses par anticipation.

Rodolphe Olcèse

Vous êtes un spécialiste de l’esthétique en philosophie et notamment dans le cinéma, d’où vient l’idée d’écrire votre HDR sur les travaux géographiques de Reclus ?
Je m’intéresse en effet particulièrement à la philosophie de l’art et aux théories du cinéma. Ce sont les disciplines que j’enseigne à l’université. Ce livre sur Reclus peut sembler nous éloigner de ces préoccupations mais il essaie tout de même par endroits d’instruire des résonances avec des gestes de plasticiens ou de cinéastes. Cet ouvrage tâche également de réfléchir pleinement la dimension poétique de l’œuvre de Reclus.
Plus prosaïquement, je suis arrivé à Élisée Reclus après avoir terminé un ouvrage sur la pensée de Fernand Deligny, qui pose sous de multiples formes – critique, poétique, plastique ou filmique – la question de ce qu’il appelle « les initiatives d’agir » dans leurs liens avec les milieux d’existence. L’une des thèses de Fernand Deligny est que le milieu naturel peut susciter des mouvements de vie très intenses, particulièrement chez des enfants ou des adolescents autistes, qu’ « on » perçoit ordinairement au seul prisme de leur difficulté ou incapacité à se conformer à certains usages du monde. La question s’est posée à ce moment-là de savoir si et comment il était possible de penser une telle dynamique des milieux naturels à l’échelle, non plus d’un environnement local et extrêmement singularisé – les Cévennes et la question de l’enfance autistique pour Fernand Deligny – mais du monde en tant que tel et de faire de cette dynamique un élément constitutif de l’existence humaine en elle-même.
Quelques textes que j’avais pu parcourir, dont un court passage du premier tome de L’Homme et la Terre, m’ont laissé penser que l’œuvre d’Élisée Reclus pouvait fournir la matière pour embrasser pleinement une telle question. Dans ce livre il s’agit finalement de déployer une philosophie de l’existence à partir de la question de nos attaches sensibles et de montrer que des rencontres souvent vécues comme anodines et insignifiantes avec des paysages lithiques, des formes de vie végétales ou des altérités animales peuvent être pensées comme la mise en évidence de possibilités humaines d’exister qui nous sont absolument essentielles.

À la lecture de votre ouvrage, il semble que nous puissions faire un parallèle entre la sensibilité écologique et la pensée anarchiste comme la conçoit Reclus. On comprend que les éléments naturels lui servent de métaphore à ce que pourrait être une mise en pratique de cette pensée.
L’un des partis pris de ce livre consiste effectivement à montrer qu’il est impossible de séparer le géographe et l’anarchiste, et que les descriptions de la nature éclairent les engagements libertaires d’Élisée Reclus, et inversement. Il faut être prudent avec le terme d’écologie s’agissant de Reclus, qui n’en fait pas usage, ce qui est un acte délibéré (sur cette question, il convient de lire les travaux de Philippe Pelletier, et en particulier son livre Écologie et géographie : une histoire tumultueuse). Le terme d’écologie est en effet introduit en biologie par Ernst Haeckel, un savant par ailleurs connu pour ses positions eugénistes auxquelles Reclus ne pouvait pas adhérer. C’est une des raisons pour lesquelles Reclus préfère exprimer son attrait pour la mésologie, la science des milieux. Ce terme est d’une certaine antiquité, puisque Reclus le fait remonter à Hippocrate, mais il a eu beaucoup moins de succès que celui d’écologie.
Cela étant rappelé, il est évident que la pensée géographique et anarchiste d’Élisée Reclus consonne particulièrement avec ce que nous appelons aujourd’hui la sensibilité écologique. Cela tient il me semble au fait que la compréhension de la nature qui se déploie à travers ses textes est complètement informée par l’idéal d’émancipation que porte son engagement politique. Pour le géographe, l’expérience de la nature est en elle-même un facteur d’émancipation, car les environnements sensibles donnent à voir une liberté en acte. Cette liberté n’est bien entendu pas à comprendre au sens du libre arbitre, mais comme la réalisation d’un mouvement vivant. Dans une telle perspective, les attaches sensibles et les déterminismes qui pèsent sur notre existence ne sont pas une entrave à notre liberté mais ce qui la conditionne et la rend possible. Toute la production de Reclus, qu’il s’agisse de son œuvre de géographe ou de ses écrits plus directement politiques, nous rappelle cette évidence que les environnements naturels nous donnent de vivre, et que nous pouvons et devons leur donner en retour. En ce sens, les éléments naturels offrent plus qu’une analogie ou une métaphore de sa pensée politique, ils en sont la condition et des constituants. Cela est particulièrement manifeste dans Histoire d’un ruisseau ou Histoire d’une montagne, mais déjà perceptible dans bien des pages de La Terre, où phénomènes naturels et sentiments moraux vont parfois jusqu’à coïncider dans certaines manifestations du vivant.

Elisée Reclus

Vous débutez votre livre par l’évocation des travaux de Reclus sur l’eau et nous pouvons y lire ceci page 53 : « […] le cours imprévisible du ruisseau actualise la possibilité de notre propre liberté : le libre mouvement de la rivière se réalise en s’intégrant […] au concentré des attaches sensibles que notre existence accomplit en se rendant présente à la nature. »
L’eau est en effet un élément absolument central dans les travaux de Reclus. Cet élément est la parfaite expression de cette intrication réciproque de la nature et de la liberté. L’une des idées que ce livre veut défendre est que la vie ou l’existence humaine, reconduite à sa condition terrestre, peut être comprise dans un mouvement d’amplification, dans lequel la liberté et ses corrélats que sont l’exigence de justice et le sens de la fraternité ne sont pas des données de notre nature mais se réalisent ou s’accomplissent au gré du développement de cette vie amplifiée. Le ruisseau, dont le cours est décidé par les milieux qu’il traverse, mais qui contribue également à donner leur forme à ces milieux, est la parfaite expression de cette vie amplifiée.
Ce qui intéresse Élisée Reclus dans l’eau, au-delà de cette analogie, c’est qu’elle est un élément de liaison qui traverse tous les règnes de la nature et qu’elle contribue directement à la vie du globe, avec d’autres éléments et d’autres facteurs climatiques certes, mais en nous donnant une intuition directe de cette vie terrestre. C’est ainsi à partir d’une réflexion sur l’eau que nous pouvons comprendre quelle est notre place sur une terre elle-même prise dans un mouvement constant.
C’est également l’eau qui peut nous donner l’intelligence de la dimension toujours relationnelle d’une existence qui découvre ses propres capacités au contact de la nature. L’action de l’eau en effet est multiple : elle ravine les sols, adoucit les milieux, irrigue la vie dans son ensemble, permet les échanges entre des peuples pourtant lointains, etc… Et comme la vie humaine, elle peut avoir des effets violents quand les tensions qu’elle éprouve dans ses échanges avec le milieu rencontrent des résistances trop fortes.

À lire votre prose et celle de Reclus, peut-on y trouver des éléments communs à celle de Gaston Bachelard ? Existe-t-il un parallèle entre ces deux auteurs ?
Je ne connais pas suffisamment Gaston Bachelard pour pouvoir répondre avec pertinence à cette question, mais factuellement, il faut au moins reconnaître qu’ils se sont tous deux intéressés à la fois au développement de l’esprit scientifique et à la puissance lyrique des éléments, même si le lieu où ils se situent pour prendre leur part de ces questions n’est pas le même. Élisée Reclus n’est pas épistémologue mais un homme de science très ouvert sur un ensemble de disciplines dont il considère qu’elles convergent en apportant à l’humanité les moyens de son émancipation. Et il n’est pas non plus interprète ou herméneute mais artisan d’une poésie de la matière.
Gaston Bachelard ne cite pas Histoire d’un ruisseau dans L’Eau et les rêves, ce qui tient sans doute au fait que ce livre de Reclus, quoi qu’il mette en œuvre une réelle poésie géographique, ne se donne pas comme une rêverie mais bien comme une exploration matérielle des puissances de l’élément liquide à tous les stades de son développement.
Cela étant dit, une lecture de détail permettrait certainement d’établir des résonances intimes sur des points précis, comme la translation du local au cosmique si présente dans la géographie de Reclus, et que Bachelard retrouve en citant une phrase de Claudel qui écrit du fleuve dans Connaissance de l’Est : « Il est la liquéfaction de la substance de la terre, il est l’éruption de l’eau liquide enracinée au plus secret de ses replis, du lait sous la traction de l’Océan qui tette. » L’image de la tétée est assez étrangère à Reclus, qui considère la course du ruisseau en la saisissant à sa source plutôt qu’à partir du delta où elle rencontre l’océan, mais l’organicité qui conduit à une dimension cosmique de cette vie liquide est parfaitement présente dans son œuvre.

Quel est votre rapport à la pensée anarchiste de Reclus ? Vous écrivez page 56 : « […] c’est l’anarchisme politique qui permet d’envisager la terre – ou plutôt de s’envisager à la terre – dans sa totalité, ce qui implique de discerner les contrariétés induites par les milieux, de chercher à en comprendre le sens et de travailler à une harmonieuse confluence des multiples forces qui traversent le régime du vivant. »
Ce qui m’intéresse spécifiquement dans l’anarchisme de Reclus, c’est qu’il conduit à envisager la question de la justice de manière inconditionnelle. J’aborde ses textes à partir d’un univers de pensée que lui-même eut sans doute désavoué. J’ai en effet beaucoup travaillé les œuvres d’Emmanuel Levinas et de Simone Weil, qui en philosophie contemporaine portent un même accent sur la nécessité de penser un rapport inconditionnel au bien et à la justice. Ces philosophes le font dans un horizon biblique ou mystique dont Reclus pour sa part s’est totalement détourné. Promis à des charges pastorales, il a en effet explicitement rompu avec la foi de son père, qui était lui-même pasteur.
Ce qu’il y a de singulier chez Reclus, mais que l’on pourrait sans doute retrouver à partir d’une certaine lecture de Simone Weil, c’est l’idée que cette responsabilité humaine sans condition peut et doit être étendue à l’endroit de la terre elle-même, qui apporte aux communautés les conditions premières de leur existence. C’est ce qui donne à son œuvre une dimension très actuelle.
Il me semble, quand je lis certains textes, que Reclus anticipe plusieurs apories dans lesquelles les sociétés contemporaines sont enferrées. Comment en effet prendre la mesure d’une telle responsabilité à l’endroit de la terre si nous ne sommes pas capables de l’écouter ou d’entendre l’appel qu’elle adresse à notre sensibilité ou à notre intelligence ? Le plus grand « régrès » dont s’est accompagné l’incroyable progrès technique qui se manifeste de façon constante depuis la révolution industrielle est certainement la rupture de cette entente première avec la nature, qui nous coupe d’une dimension pourtant fondatrice de notre existence, qui est cet ensemble de liens qui nous attachent à la terre elle-même.
Reclus développe cette belle idée selon laquelle quand on prend quelque chose à la terre, il faut lui donner quelque chose en retour, et contribuer ainsi à sa vitalité. Cette simple disposition spirituelle prend le parfait contre-pied des logiques de prédation que nous voyons partout à l’œuvre et dont il est aujourd’hui impossible de contester les effets dévastateurs.

Vous évoquez le concept d’écobiographie au cours de votre ouvrage, pouvez-vous en expliquer le principe ?

J’emprunte ce terme à Jean-Philippe Pierron, un philosophe qui cherche à apporter des réponses à ces apories contemporaines. Le terme existe dans la littérature anglosaxonne depuis quelques années. C’est un concept finalement assez simple, qui consiste à poser que notre individualité ou notre ipséité est indissociable de notre inscription dans un milieu et que faire le récit de notre propre vie implique de raconter les liens qui nous attachent à la nature.
Cette notion, pour Jean-Philippe Pierron, peut et doit conduire à des pratiques d’écriture ou des exercices « spirituels » susceptibles d’éclairer la manière dont des formes de vie souvent négligées structurent notre psychisme. Le concept est d’origine récente, mais les pratiques qu’il convoque s’inscrivent dans une histoire, qui passe par Thoreau, Rousseau, Reclus et beaucoup d’autres.

Si je suis au centre du monde, comment puis-je penser que celui-ci ne commence pas et ne s’arrête pas avec moi ?

Vous utilisez parfois la comparaison entre l’école comme le conçoit l’anarchisme et le monde végétal. À première vue, ce parallèle n’est pas évident mais en y associant Simone Weil, tout devient limpide, notamment page 140 où vous vous appuyez sur l’un de ses textes moins connus. On comprend que Reclus entend l’école comme un lieu où la connaissance « est une expression de la vie » qui doit donner lieu à « une intensification de la vie […] » Nietzsche aurait-il lu Reclus ?
C’est moins l’école qui intéresse Reclus que la pédagogie ou l’éducation, qui peut avoir lieu en dehors de l’école. Les toutes premières pages d’Histoire d’un ruisseau célèbrent en ce sens la vacance estivale, qui permet aux enfants et adolescents de pratiquer l’école buissonnière. Il y a cette idée chez Reclus que la nature elle-même est institutrice. Les vacances longues au cours desquelles les enfants peuvent s’abandonner à la flânerie et à un contact répété avec cette nature permettent de protéger quelque peu les esprits en formation des dynamiques d’assujettissement que l’école instituée ne peut manquer de produire. Sur cette question, Reclus serait sans doute très proche des positions défendues par Ivan Illich dans Une société sans école. Pour Reclus, les temps de loisir, quand ils sont vécus à la rencontre des paysages, forgent en nous une sensibilité à l’immensité qui fixe l’horizon d’une liberté et d’une moralité bien comprises. Il considère également, comme son ami Pierre Kropotkine, que la simple observation des formes de vie animales peut témoigner favorablement de l’efficacité des dynamiques d’entraide qu’il juge essentielles au maintien des conditions du vivant.
Les rapprochements que La Vie terrestre propose avec certains textes de Simone Weil visent à établir que l’individu, y compris du point de vue de son inscription dans un contexte d’éducation scolaire, ne peut pas être contemporain des fruits de sa propre croissance, car les ressources produites par le travail de l’attention, fût-elle défaillante du point de vue de son exercice présent, concernent davantage des dispositions existentielles que des contenus capitalisables et immédiatement mobilisables dans nos usages du monde. Cela déplace radicalement la question de l’efficacité de notre rapport au monde, qu’il ne s’agit pas d’exploiter par des compétences techniques, mais auquel il convient de s’ajuster par une manière d’être. Cette dimension me semble assez proche de ce que donne à penser Élisée Reclus, même si son univers intellectuel est très différent de celui de Simone Weil. Pour l’un et l’autre auteur, le développement de l’individu peut être pensé selon le paradigme de la croissance végétale.
Quant à la question de savoir si Nietzsche pourrait avoir eu connaissance des travaux de Reclus, je ne crois pas que ce soit le cas, même si ce n’est pas impossible matériellement, puisqu’ils sont contemporains. Philosophiquement, il y aurait une opposition assez frontale, il me semble, entre les deux auteurs, car Reclus évoque ici ou là des intensités mais le terme reste discret dans son œuvre et surtout, il permet de penser une intensification de la vie mais qui se joue en dehors des logiques de volonté de puissance, ce qui pour Nietzsche serait un non-sens. Par ailleurs, Nietzsche jugerait sans doute l’anarchisme de Reclus comme l’expression parfaite du nihilisme occidental – l’anarchiste et le chrétien, dit-il dans le Crépuscule des idoles, procèdent d’une souche commune, thèse également défendue, mais en un tout autre sens, par mon ami Jérôme Alexandre et que je partage pleinement ! De manière factuelle, on peut aussi noter que Nietzsche a des propos assez durs pour Carl Ritter, le grand maître en géographie de Reclus, dans la troisième des Considérations inactuelles (voir dans l’édition française des œuvres complètes de Nietzsche, le volume II.2, p.87).

La pensée anarchiste fait la part belle au concept de l’individuation et de sa conscientisation. Mais cette individualité naissante ne peut se départir de la pluralité. Vous dites, page 149 : « Il a été souligné que la croissance humaine ne saurait être consignée au lieu de la seule aventure individuelle, l’adulte continuant de grandir dans l’enfant en permettant aux idées qui infusent […] de ressurgir à neuf et de se revêtir de leur caractère révolutionnaire. »
L’horizon collectif est en effet l’un des aspects de la pensée d’Élisée Reclus qui me semble particulièrement important pour les temps présents et qui se perçoit dans toutes les dimensions de sa pensée. Là aussi, c’est une question sur laquelle son enseignement de géographe et sa pensée politique convergent fortement. Les valeurs d’entraide et de solidarité l’invitent à porter un certain regard sur les différents règnes du vivant et procèdent de l’intuition, à la fois évidente et si peu prise en charge par la philosophie ou la pensée politique contemporaines, que l’épanouissement de ma propre existence ne peut se produire indépendamment ou contre celui des autres, ce qui conduit Reclus à envisager une solidarité humaine mais aussi des relations interspécifiques particulièrement fortes. Cela dit aussi quelque chose de l’existence, qui trouve toujours sa raison d’être et les conditions de sa dynamique intime en dehors d’elle-même (ex-ister : être hors de soi).
Pour Élisée Reclus, ces interdépendances se manifestent simultanément dans l’espace et dans le temps, ce qui tient sans doute à sa conception de la géographie, qui est de l’histoire dans l’espace, et de l’histoire, qui est de la géographie dans le temps.

J’ai été très heureux de lire, page 179, que Reclus avait insisté sur le fait que « […] l’existence humaine n’est jamais […] qu’une cellule parmi tant d’autres. » Comment expliquer que l’humanité ait oublié ce fait d’une importance extrême ?
L’oubli que vous évoquez tient sans doute à l’histoire de la philosophie elle-même, qui s’est efforcée de penser, au moins depuis l’âge classique, le « sujet » comme fondement à même de structurer non seulement la connaissance, mais finalement l’objet même de cette connaissance. Il faudrait regarder les textes de plus près pour ne pas parler de ces choses de manière trop cavalière mais dès lors que le « sujet » est considéré comme étant à lui-même sa propre loi, ce qui vaut pour Kant dans le domaine de la connaissance comme dans celui de la morale, comment pourrait-il se considérer autrement qu’au centre du monde ? Et si je suis au centre du monde, comment puis-je penser que celui-ci ne commence pas et ne s’arrête pas avec moi ?
Rares sont les philosophes qui ont affirmé que le centre de l’existence humaine lui est extérieur, car la philosophie ne se satisfait pas de l’hétéronomie. On trouve des choses dans des philosophies comme celles de Søren Kierkegaard, d’Emmanuel Levinas ou de Simone Weil, mais le fait est que nous manquons de ressources pour déployer cette intuition dans le régime de notre relation aux différentes formes du vivant. Comment exister pleinement cette conviction, pourtant simple et tangible, que nous sommes des tard-venus, que le monde va se prolonger après nous et que notre vie ne peut être vraiment accomplie si elle ne contribue pas à lui donner pour le vivant dans son ensemble un visage plus juste et une dimension plus habitable que ceux que nous lui connaissons dans notre existence présente ?
Il faut trouver les moyens de penser notre rapport actuel à la terre selon un avenir dont nous n’avons pas à être les contemporains. Les sociétés contemporaines butent sur cette exigence qui est pourtant d’une parfaite évidence pour les parents qui cherchent à laisser à leurs enfants un patrimoine culturel, intellectuel ou même matériel. Pour élargir cette attitude de bon sens au-delà du cercle restreint de la famille, il faut sentir intimement que nous sommes faits d’une même chair que les autres hommes et femmes, mais aussi d’une même chair que les plantes, les animaux ou même les pierres. Et l’œuvre d’Élisée Reclus peut y aider, qui nous rappelle que les formes du vivant participent d’une seule et même grande famille engagée dans le temps long de l’histoire de la terre et au sein de laquelle nous avons la charge irrécusable de préserver et d’accroître la beauté du monde.