L’enfant de Nietzsche – Partie 2
(Jean-François Dupeyron)
« Où est tout entier votre amour, auprès de votre enfant, là est aussi tout entière votre vertu ! »
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Œuvres Complètes[1], t. V, p. 312.
L’enfant comme négatif du nihilisme et de l’infantilisme
Nous pourrions dire que l’enfant de Nietzsche, c’est d’abord son œuvre ; mais dans ce cas, que cet enfant semble mal né, mal formé et mal élevé ! De plus cette œuvre interrompue très brutalement contient entre autres intuitions un message extravagant, si insolite qu’il ne retient pas facilement l’attention, si incroyable qu’il ne figure pas aisément dans les tentatives d’explication de la démarche de Nietzsche : soyez des enfants ! Apprenez à rire, à danser, à oublier ! « Et pourquoi ne parlerait-on comme parlent les enfants ? » interroge Zarathoustra… (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 45)
Devenir des enfants, parler comme des enfants… N’est-ce pas aller à l’envers du processus naturel de maturation, qui veut que nous soyons enfants avant que d’être adultes, que l’éducation nous fasse aller de l’inachevé vers l’achevé, ou du désordonné vers le rationnel ? En tout cas, face à de tels égarements, une impression de catastrophe saisit le lecteur, comme si Nietzsche avait péri sous les décombres de son œuvre-vie, impuissant à inverser le mouvement inéluctable de la décadence de toute conviction et de toute valeur. Comme si, après avoir manqué sa maturation conceptuelle, il retombait en enfance et délivrait quelques cris incohérents ou quelques images absurdes : un chameau, un lion, puis un enfant…
Pauvre Nietzsche ! Pauvre fou ramassé un jour de janvier 1889 dans une rue de Turin, soi-disant en conversation avec un cheval, et raccompagné dans sa chambre d’hôtel où son ami Overbeeck le trouva chantant, criant sa gloire, labourant le piano avec son coude pour accompagner ses clameurs et ses rugissements ! Pauvre Nietzsche, retombé en enfance au moment où ses livres allaient enfin commencer à être lus ! Faire l’enfant, est-ce faire le fou ? Est-ce là le pauvre message nietzschéen ?
Dans l’optique de la lecture que nous proposons, il est essentiel de se demander ce que signifie cette expression « faire l’enfant » : n’est-elle pas une indication à rapporter aux analyses globales sur la décadence nihiliste, qui selon Nietzsche infantilise l’humain en tuant en lui cette capacité enfantile d’affirmation créatrice ?
Le lien entre la question du nihilisme et celle de l’enfance se comprend donc en fonction de la perception par Nietzsche de l’opposition entre l’infantilité générale de l’humain et la force de l’enfantilité en lui. Parce qu’il a vu le fiasco d’une culture et d’une éducation qui affaiblissent, domestiquent, endorment, alors qu’elles devraient hisser l’individu jusqu’au ciel immense de sa liberté et de son plein accomplissement ; parce qu’il a lui-même vécu dans sa chair, de son premier à son dernier jour, ce bras de fer entre infantilité et enfantilité, nihilisme et création, démarche pesante et danse aérienne, maladie et santé, Nietzsche a eu besoin du personnage enfantin comme métaphore d’une refondation, d’une renaissance post-nihiliste. Faire l’enfant, ce serait alors retrouver tout simplement la grande santé de la volonté de puissance délivrée de la « moraline ».
La vie a un destin d’enfantement, elle est une enfance éternelle.
Afin de décrire plus finement cette insolite représentation de l’enfance et de marquer fidèlement sa place au sein du dispositif conceptuel nietzschéen, il faut relier l’enfantilité à la définition essentielle de Nietzsche : tout ce qui vit, dont l’humain, est animé par un jeu de forces et de volontés qui peut soit s’abîmer dans une réactivité nihiliste infantile, soit s’élever dans une activité créatrice enfantile. L’enfant est utilisé pour symboliser la deuxième option. Si l’infantilité, comme le nihilisme, peut être comprise comme le processus de victoire – dans l’individu, l’institution, le groupe, la société – de la négation sur l’affirmation, alors la pesanteur triomphe de la légèreté, et l’enfance pourrit en l’être au lieu de constituer cette source active de toute création : telle est la maladie infantilisante qui affecte les forces. Par contre, l’enfant est le symbole d’une activité des forces qui demeure créatrice et innocente.
L’enfant de Nietzsche est donc le type humain en lequel l’emporte l’activité créatrice, autrement dit les forces actives. Il représente une forme d’humanité créatrice, ce qui fait que, dans l’œuvre nietzschéenne, il n’est pas à proprement parler représenté ; il est plutôt celui qui représente, qui montre quelque chose. Dans la conception nietzschéenne de l’enfance-présence, ce n’est donc pas l’enfant qui est présent, mais la présence de l’activité supramorale qui est représentée sous forme enfantine, qui est enfantilisée.
Cette mise en relation de la métaphore enfantine et de la description de la vie s’explique par la définition centrale de la psycho-physiologie nietzschéenne : puisque « la vie même est volonté de puissance » (Par-delà Bien et Mal, OC, 1974, t. VII, p. 32), elle est vouée au dépassement éternel d’elle-même : poussée de l’avant par la volonté de puissance, la vie est création, affirmation nouvelle, « roue roulant d’elle-même ». Écoutons Zarathoustra nous en parler :
« Et tel est le secret que me confia la vie elle-même : « Vois, disait-elle,je suis ce qui toujours ne se peut soi-même que dominer ». […] Quoi que je crée et de quelque façon que je l’aime – de cela aussitôt, et de mon amour, il me faut être l’adversaire ; ainsi le veut mon vouloir. […] Où se trouve vie, là seulement se trouve aussi vouloir, non vouloir-vivre cependant, mais – c’est ce que j’enseigne – volonté de puissance ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 134)
La vie a donc un destin d’enfantement, elle est une enfance éternelle : nous y voilà. L’enfance propose ainsi « une formule d’acquiescement supérieur, née de la plénitude, et de la surabondance, un oui dit sans réserve à la vie, et même à la douleur, et même à la faute… » (Ecce Homo, OC, 1974, t. VIII, p. 287)
D’ailleurs, dans La naissance de la tragédie se cache, sous une esthétique apparemment schématique et psychologisante, une idée philosophique fondamentale. Fink l’a admirablement mise en lumière dans l’ouvrage qu’il a consacré à la pensée de Nietzsche. Le monde y est saisi comme jeu enfantin, comme jeu tragique, et l’activité artistique est celle qui permet à l’homme de toucher cette vérité cosmique. D’où l’apparition de la figure de l’enfant.
« C’est l’une des plus grandes qualités des Hellènes que de ne pouvoir traduite en réflexion ce qu’ils ont de meilleur en eux. Autrement dit ils sont naïfs ; c’est un mot qui résume la simplicité et la profondeur. Ils ont en eux quelque chose de l’œuvre d’art. Le monde a beau être sombre, si l’on y introduit un fragment de vie hellénique, il s’illumine aussitôt… » (La philosophie à l’époque tragique des Grecs, OC, 1974, t. I bis)
Notons que cette déclaration indique déjà ce qu’est l’enfantilité cherchée par Nietzsche : un état où quelque chose de créateur, d’artiste, est toujours au-delà de la réflexion que l’on peut en avoir, et s’élance de l’avant pour s’auto-dépasser de façon affirmative, seule façon de permettre un lien métaphysique entre l’homme et le cosmos des forces.
Il est clair, ici, que la parenté entre l’immense affirmation tragique de la vie et l’enfantilité coule de source. L’enfance-présence du nietzschéisme est à l’origine ce oui à la vie, cet élan naturel vers le haut, cet attrait nécessaire pour le nouveau, ce mouvement spontané vers l’altérité. Avant toute fêlure, l’enfant n’est-il pas qu’une affirmation redoublée – de soi, du monde, de la vie ? Incapable de nier, l’enfant est bien dans ses débuts l’acceptant suprême, celui qui ne connaît pas d’obstacles, d’interdits, d’ennemis, de barrières à son essor. Il persévère naturellement en son être, il est par essence affirmation créative. C’est ce souffle initial que les blessures de l’existence viennent inverser en course infantile, dès lors que l’éducation nihiliste, l’entrave morale ou intellectuelle, les aléas existentiels, ont terni l’acceptation pour fabriquer une méfiance générique. En clair : dès qu’une négation s’immisce dans le jeu affirmatif pour en inverser les priorités, l’enfantilité peut basculer en infantilité, comme l’esprit tragique bascula dans le nihilisme. La méfiance remplace la confiance, le ralentissement succède à l’accélération ascendante, la reproduction supplante la création ; l’enfantilité meurt et fait place à cet infantile suprême : l’adulte… Bien qu’il faille voir « le monde comme œuvre d’art qui s’enfante lui-même », Nietzsche décrit avec peine et cruauté ce qui est pour lui un grandiose fiasco artistique : l’homme de la modernité occidentale.
À l’opposé, la notion de jeu tragique, de jeu enfantile affleure donc à la surface du texte nietzschéen, avec parfois des apparitions plus tonitruantes, comme dans le paragraphe Des trois métamorphoses dans Ainsi parlait Zarathoustra : « innocence est l’enfant, et un oubli et un recommencement, un jeu, une roue qui d’elle-même tourne, un mouvement premier, un saint dire Oui. » Et Zarathoustra de commenter ainsi : « Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un oui sacré : c’est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut remporter celui qui est perdu au monde » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 38).
Ce jeu de la création est pour Nietzsche – et dans une optique proche, pour Fink – une métaphore cosmique. Le monde joue, « il joue en tant que fond dionysiaque ; il produit le monde apollinien des apparences des étants » (Fink, 1965, p. 240). Comprendre le monde, c’est comprendre le jeu de création et de destruction qui unit l’apparence et le dieu insaisissable de l’être, monde profond dionysiaque « évident comme le ciel » selon l’expression nietzschéenne. C’est saisir que le monde est comme un enfant qui joue : une réalité enfantile.
Dans ce jeu de présences plastiques et d’absences musicales, la vie est perçue comme ayant deux visages : la vie lourde de souffrance et la vie pleine de joie. Ainsi la souffrance de Dionysos est toujours compensée et précédée par la sombre joie d’engendrer : douleur de l’individuation du multiple alliée à l’euphorie de la création du devenir des étants. Saisir le monde en tant que jeu cosmique : c’est le privilège que Nietzsche accorde aux artistes tragiques et à ceux dont l’esprit sait se métamorphoser en enfant. Il fait ainsi retour aux penseurs grecs, particulièrement à Héraclite dont l’étrange formule du Fragment 52 « Aion pais esti paizon, petteuon ; paidos he basileie » (« Le temps du monde est un enfant en train de jouer, de pousser les pions ci et là – c’est le royaume de l’enfant ») érige le jeu en concept-clé pour la compréhension de l’univers. Nietzsche en conclut que c’est le fond originel de l’être même qui crée le monde en tant qu’artiste originel : le monde est une œuvre d’art qu’un enfant crée en jouant.
Jouer et affirmer, voilà donc les deux axes centraux de la vie enfantile telle que Nietzsche la conçoit : « laissez venir à moi le hasard, il est innocent comme un petit enfant ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 196) Ou encore, pour insister sur l’innocence du hasard cosmique :
« En vérité, c’est une bénédiction, non un blasphème, lorsque j’enseigne : « au-dessus de toutes choses se tient le ciel Hasard, le ciel Innocence, le ciel Accident, le ciel Exubérance ». « Par accident », – telle est la plus vieille noblesse du monde ; à toutes choses je l’ai restituée, les libérant de l’asservissement au but. […] Voici la bienheureuse certitude qu’en toutes choses j’ai trouvée : sur les pieds du hasard mieux encore leur plaît de – danser ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 186)
L’inspiration de Zarathoustra, dans ces enseignements, puise au plus profond de la tradition présocratique ; c’est du moins ainsi que Nietzsche l’entend, sans évoquer une possible circulation de représentations plus orientales. Et Deleuze peut surenchérir sur l’amor fati, comme affirmation de la nécessité de la combinaison fatale et aimée, combinaison supra-nihiliste obtenue dès le premier coup de dés par celui qui sait jouer le jeu de la vie et du monde. En ce sens savoir affirmer le hasard est savoir jouer ; c’est là toute la sagesse présocratique. À l’opposé la dialectique socratique, qui n’a pas su jouer car elle a confondu le jeu avec un pari sur l’existence de valeurs supérieures, se précipite dans le devenir réactif.
Ainsi, en tant que négatif de la négation, l’enfant de Nietzsche, parce qu’il conserve un fonctionnement psychologique sain, permettant à la conscience de rester fine et légère, perpétuellement innocente et fraîche, toujours disponible pour l’action,est une symbolisation partielle des qualités du surhumain.

L’humanité enfantile
Face au péril nihiliste tel qu’il a pu être évoqué plus haut, Nietzsche avance donc un contre-idéal dans lequel la figure de l’enfant joue un rôle de symbole majeur : cet idéal anti-nihiliste est la surhumanité. Quelle est plus précisément cette humanité enfantile symbolisée par l’enfant dont parle Zarathoustra ?
– L’enfant représente une humanité naturelle, au double sens de spontanée et d’authentique. Spontanée car légère et non freinée par le venin de la moraline ; authentique car au plus près du jeu actif des forces et des volontés, qui semble être, pour Nietzsche, naturel dans un organisme non perverti par le nihilisme. Déçu par l’éducation de l’humanité, l’Aufklärer est ainsi attiré par une fiction : la nature, pensée comme barbare, innocente, amorale, créatrice, inconsciente. C’est presque l’aspect animal de l’enfant qui est alors valorisé. Du coup, l’enfant figure quelques traits de « l’homme suprême, à concevoir sur le modèle de la nature : abondance prodigieuse, prodigieusement raisonnable dans le détail, et dans son ensemble prodigue jusqu’au gaspillage, indifférent à cet égard. » (Fragments posthumes, OC, 1974, t. X, p. 63)
– L’enfant figure donc la créativité essentielle de la vie, un jeu de hasards et de nécessités sans finalité propre, une inventivité dessinant l’ascension vers des formes supérieures. Ainsi, tout est enfantement car la vie est ce qui se surmonte soi-même à l’infini. La vie est dépassement, enfantement. Elle est toujours enfantine, dans une éternelle vivacité sans repos ni affaiblissement, du moins tant que le virus nihiliste ne la touche pas. L’esprit d’enfance est donc ce qui croit sans cesse au sein de l’individu, une présence qui se fortifie, non un état initial qui tend à disparaître ; mûrir, pour Nietzsche, c’est être paradoxalement de mieux en mieux « enfant ».
– L’enfant est l’affirmateur suprême, celui dont l’activité spontanément supra-morale dit éternellement oui à lui-même et à la vie. Il incarne de ce fait la volonté dans son aspect le plus authentique, dans son exubérance contagieuse, sans les entraves ordinaires qui la mutilent et la sclérosent. L’enfant illustre « une joie et une force de la détermination de soi […] une liberté du vouloir, à la faveur desquels un esprit congédierait toute croyance, exercé qu’il serait à se tenir en équilibre sur des possibilités légères comme sur des cordes, et même à danser de surcroît au bord des abîmes » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 246). Nietzsche lui-même, dans son délirant Ecce Homo, s’attribue ce pouvoir affirmateur enfantile : « j’obéis à ma nature dionysienne qui ne sépare pas le « faire » négateur du « dire » affirmatif. » (Ecce Homo, OC, 1974, t. VIII, p. 334)
– L’enfant figure aussi la force, l’énergie affirmative, au contraire de l’infantilisme, qui est toujours peu ou prou maladif. Cette force s’exerce directement dans l’immanence de la réalité, alors que le recours à un idéal est vu par Nietzsche comme un symptôme de faiblesse. À la différence de l’enfant freudien, qui joue au fort-da pour exprimer ses manques, ses inquiétudes, ses faiblesses, l’enfant nietzschéen exprime plutôt sa force vitale dans ses activités de jeu avec le Réel. Du coup, la quête de l’enfantilité n’est qu’un retour de l’individu vers sa propre vitalité : « vivre –cela veut dire : rejeter sans cesse loin de soi quelque chose qui tend à mourir ; vivre – cela veut dire : être cruel et inexorable pour tout ce qui en nous n’est que faible et vieilli… » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 76) L’enfant est donc le bien-portant, le sain, le valide, le tonique.
Il illustre ainsi la « Grande Santé » nietzschéenne, celle qui se fortifie dans les épreuves et toujours oublie ses souffrances dans la joie d’exister :
« Mes amis, nous l’avons eu dur, quand nous étions jeunes : nous avons souffert de la jeunesse même, comme d’une maladie grave. Cela tient à l’époque dans laquelle nous avons été jetés, l’époque d’un grand déclin, d’une décomposition allant toujours s’aggravant, et qui par toutes ses faiblesses, et même le meilleur de sa force, s’oppose à l’esprit de la jeunesse. » (Fragments posthumes, OC, 1974, t. X, p. 22)
Cet esprit de la jeunesse, n’est-ce pas l’enfantilité dans toute sa santé ?
– Ainsi, l’enfant peut symboliser la coïncidence à soi, l’absence de scission de la personnalité. Si le nihiliste infantile est celui qui est consumé de l’intérieur par ses propres contradictions, Nietzsche entrevoit en l’enfantilité créatrice un état qui puise dans la contradiction le moteur d’une harmonie toujours nouvelle. Ni monotonie étouffante, ni chaos destructeur, mais jeu mobile d’ombres et de lumières : telle est entre autres la personnalité enfantile. Telle est la représentation de l’enfant – en son noyau – chez Nietzsche. Cette adéquation à ce qu’il est constitue aussi et surtout une acceptation de la nécessité ontologique de devenir soi-même, de s’enfanter, de s’auto-créer, de se fuir en se cherchant, de s’oublier en soi. Dans son amor fati, aimer la fatalité c’est croire en la santé du développement naturel, du développement d’une nature. Ici, on voit pratiquement le projet nietzschéen d’une éducation négative, car toute éducation est vue comme une dénaturation, une entrave, une décadence, un produit du nihilisme, une maladie sociale. Elle réussit par hasard, parfois, là où la nécessité ferait si bien l’affaire. Finalement nous y dépensons et gaspillons nos forces à dire non à ce qui nous est pourtant si naturel. Et c’est cela le nihilisme : dépenser dans un but purement négatif. Nietzsche définit donc l’éducation avec cette formule : « tes éducateurs ne peuvent être autre chose que tes libérateurs. Et c’est là le secret de toute formation. […] Elle est, elle, libération… » (Schopenhauer éducateur, OC, 1974, t. II bis, p. 20) On n’a d’ailleurs pas à s’efforcer de devenir soi-même ; si nous choisissons, c’est presque toujours la mauvaise voie. Il faut laisser aller sa nécessité, son instinct secret. « Je n’ai jamais eu à choisir, à m’efforcer » dit Nietzsche. Ce qui ne va pas sans douleur – les nécessaires douleurs de l’enfantement – car la sculpture de soi tente éternellement une synthèse d’apollinisme (la formation stabilisante) et de dionysisme (le tourbillon déstabilisateur). L’enfant est bien cet être qui, pour continuer à être lui-même, doit changer, c’est-à-dire doit ne pas être lui-même.
– De ce fait l’enfant est la figure d’un être intégral, pour reprendre une terminologie libertaire ; rien n’est à rejeter dans la nature humaine, ni à censurer, à refouler, à castrer. Tout est « bon » dans l’enfant, y compris la méchanceté. Car tout dépend de la forme du développement : est-il affirmatif ou négatif ? Puisqu’il est animé d’un tempo actif, l’enfant accepte tout en lui, même ce que la morale réactive condamne sous le prétexte d’une axiologie castratrice. Chez l’enfant, l’obéissance à soi-même est la formule nietzschéenne de la liberté.
– Par cette fidélité à soi, l’enfant est in-fini, jamais clos sur lui-même, toujours en mouvement. Sa vibration d’être le rend à la fois fort (sain, actif, ascendant) et faible (sans défenses qui l’enfermeraient sous prétexte de le protéger). Il est vrai qu’il est aussi un convalescent, un rescapé du nihilisme, un être que la maladie a affermi :
« On revient de pareils abîmes […] né à nouveau, avec une peau neuve, plus chatouilleux, plus méchant, avec un goût plus affiné de la joie, avec un palais plus délicat pour toutes bonnes choses, avec des sens plus joyeux, avec une seconde et plus dangereuse innocence dans la joie, à la fois plus naïf et cent fois plus raffiné qu’on ne l’était jamais auparavant. » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 26)
Cette seconde innocence est bien celle de l’enfantilité que Nietzsche illustre à l’aide de la figure de l’enfant, dont la guérison montre que la vitalité l’a emporté sur le nihilisme : il est désormais prêt pour le Gai Savoir.
– L’enfant est aussi artiste, agent esthétique sachant plonger au plus profond du monde pour y pratiquer une métaphysique spontanée. Plus précisément, l’enfant est danseur et musicien, léger et intuitif. « Sans la musique, la vie serait une erreur » clame Nietzsche. (Le Crépuscule des Idoles, OC, 1974, t. VIII, p. 66) Ainsi l’enfant, apte à s’abandonner sans réticence à l’ivresse dionysiaque, touche au plus profond du monde et des émotions, dans une communion retrouvée avec la physis. Henri Michaux, selon une représentation de l’enfant assez proche de celle de Nietzsche – sans les arrière-plans philosophiques – essaye ainsi d’exprimer cet instinct artiste de l’enfant :
« L’enfant à qui on fait tenir dans sa main un morceau de craie, va sur la feuille de papier tracer désordonnément des lignes encerclantes, les unes presque sur les autres. Plein d’allant, il en fait, il en refait, ne s’arrête plus. […] Les cercles imparfaits de l’enfant n’intéressent pas l’adulte. Il les appelle gribouillis, n’y voit pas le principal, l’élan, le geste, le parcours, la découverte, la reproduction exaltante de l’événement circulaire, où une main encore faible, inexpérimentée, s’affermit. » (Michaux, 1983, p. 7-11)
L’enfant représente une humanité naturelle, au double sens de spontanée et d’authentique.
Bien sûr, là où Michaux parle de l’enfant réel, Nietzsche évoque plutôt sa vision d’une surhumanité enfantile ; la comparaison est donc fragile. Mais on retrouve chez l’enfant gribouilleur de Michaux cette exubérance esthétique et cet enchantement créateur en lesquels Nietzsche voit le signe d’une volonté active et d’une vie ascendante. D’ailleurs, en observant les activités plastiques des tout-petits, Michaux conclut que « c’est l’enfant et non l’homme fait, qui est ici fidèle à la réalité » (Michaux, 1983, p. 35). Cette fidélité à la réalité est un thème récurrent chez Nietzsche, qui fait de l’enfant un être respectant cette « loi » de la vie. Quant à son caractère artiste, Nietzsche le présente ainsi, dans une « consolation pour débutants » rappelant que l’enfantilité est à venir, qu’elle n’est pas un défaut lié aux commencements :
« Voyez au milieu des cochons qui grognent,
L’enfant impuissant, les orteils recroquevillés !
Pleurer, c’est tout ce qu’il peut –
Saura-t-il jamais se tenir debout et marcher ?
Soyez sans crainte, bientôt, je pense,
Vous verrez l’enfant danser !
Une fois debout sur ses deux jambes,
Il se tiendra aussi bien sur la tête ! » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 37)
Artiste, c’est-à-dire fou aux yeux des adultes réactifs, la personnalité enfantile répond dans ce mouvement au vœu de Nietzsche : « nous avons besoin de tout art pétulant, flottant, dansant, moqueur, puéril et serein, pour ne rien perdre de cette liberté par-delà les choses… » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 132)
Habité par cette figure de l’enfant-artiste, Nietzsche en vient même à concevoir une grande admiration pour la Renaissance, pensée comme une période de retour aux instincts esthétiques tragiques ; cet engouement, s’il semble bien exagéré, n’en est pas moins révélateur : si toute vie est enfantement, comment Nietzsche n’aurait-il pas été séduit par le mot même de « Re-naissance » ? Dans Le Gai Savoir, il insiste clairement sur cette dimension juvénile et éternellement naissante/renaissante du créateur : « le fait est que nous sommes nous-mêmes en croissance, en perpétuel changement nous rejetons de vieilles écorces, nous faisons peau neuve à chaque printemps, nous ne cessons de devenir de plus en plus jeunes, futurs, élevés, forts… » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 280) Passage représentant clairement cette intuition nietzschéenne de l’enfantilité de l’être actif. « nous ne cessons de devenir de plus en plus jeunes » : n’est-ce pas là l’essence du vitalisme de Nietzsche ?
– L’enfant a en tous cas partie liée avec une forme d’inconscience et d’oubli ; il est l’oublieux, le non-réfléchi, l’instinctif, l’intuitif. Ce rejet des médiations de la conscience et de la raison permet à Nietzsche de présenter l’enfant comme producteur de mouvements et d’actes naturellement orientés par son être intime.
« La conscience est la dernière et la plus tardive évolution de la vie organique, et par conséquent ce qu’il y a de moins accompli et de plus fragile en elle. […] N’était le lien conservateur, infiniment plus fort, des instincts, […] l’humanité devrait périr […] de sa vie consciente même. […] S’assimiler le savoir, se le rendre instinctif, voilà qui constitue une tâche absolument nouvelle. » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 60-61)
L’enfantilité réalise donc ce prodige d’un Gai Savoir rendu comme instinctif en la personne enfantine.
En somme, grâce à la figure de l’enfant, Nietzsche donne vie à son intuition du fonctionnement actif des forces et des volontés. En tant que négatif de l’être infantile, l’enfant figure une forme de maturité toujours neuve : l’enfantilité, qualité fondamentale de la surhumanité. L’enfant de Nietzsche n’est donc pas forcément un enfant concret ; il signifie plutôt une forme d’humanité présente chez certains adultes. « Il existe une autre façon de vivre », semble nous dire Nietzsche par son personnage enfantin ; une autre forme d’humanité ; une joie surabondante d’exister ; une énergie sacrée transformant tout ce qu’elle fait en création ; une capacité de donner, de se donner dans ses propres actes sans retenue ; il existe autre chose que la mesquinerie, l’envie, la maladie du pouvoir, la jalousie, la cruauté et la violence.
L’enfant est aussi la métaphore cosmique d’un monde innocent et amoral, dynamique et voué à la nécessité du hasard :
« Seul en ce monde, le jeu de l’artiste et de l’enfant connaît un devenir et une mort, bâtit et détruit, sans aucune imputation morale, au sein d’une innocence éternellement intacte. Ainsi, comme l’enfant et l’artiste, joue le feu éternellement vivant, ainsi construit-il et détruit-il, en toute innocence… et ce jeu, c’est l’Aïôn jouant avec lui-même. » (La philosophie à l’époque tragique des Grecs, OC, 1974, t. II bis, p. 236)
Cette humanité enfantile demeure toutefois imprécise dans le discours nietzschéen : le recours à la métaphore n’éclaire pas toujours suffisamment le sens de la représentation proposée – ce qui d’ailleurs correspond assez bien à l’évanescence du personnage enfantin. Nous aurons donc du mal à dresser un portrait plus précis de l’enfant nietzschéen, sauf à extrapoler de façon exagérée les formules de Nietzsche. Il semble en fait que celui-ci ait en tête une forme d’humanité, dont il rend diffusément compte avec divers personnages – Zarathoustra, Dionysos, l’enfant – et qu’il ne se préoccupe pas de l’enfant en tant que tel. De plus, la figure enfantine, essentiellement dans Ainsi parlait Zarathoustra, occupe une place, remplit une fonction dans le dispositif nietzschéen : elle a pour vocation de jouer un rôle au sein d’une philosophie par images et métaphores, non de décrire une forme d’enfance réelle. C’est la présence de l’enfantilité au cœur de l’humain qui est visée, non l’enfance en chair et en os.
On peut par conséquent se poser la question de l’effectivité de la représentation nietzschéenne : l’enfant n’est-il qu’une idée nietzschéenne apparaissant pour « boucler un système » ou correspond-il à des manifestations concrètes en chacun d’entre nous ?
Conclusion
L’enfant de Nietzsche est un personnage conceptuel tentant de rendre compte de certains éléments de la surhumanité, la concrétion d’une des intuitions les plus énigmatiques de Nietzsche – seul le mythe de l’Éternel Retour est plus obscur encore, probablement. Mais le personnage de l’enfant, qui n’est en fait clairement présenté que dans Ainsi parlait Zarathoustra, n’est pas un sosie parfait du surhumain, dont il ne symbolise que quelques caractéristiques. Il correspond plutôt, de façon très étrange, à une quête propre à la personne de Nietzsche. Zweig fait ainsi remarquer que la vie même de Nietzsche suit un itinéraire spirituel qui est l’exact contraire du cursus « normal » : « la ligne de la vie de Nietzsche représente un mouvement rétrograde. » (Zweig, 1996, p. 81) Dans sa marche progressive vers lui-même, Nietzsche semble en effet commencer par être vieux avant l’âge, avant de progresser vers une forme plus enfantine sur ses dernières années. Il est en effet prématurément vieilli : à vingt-quatre ans, alors que ses camarades se livrent encore aux gamineries de la jeunesse étudiante, lui est déjà vieux, professeur à Bâle, fréquentant des hommes de cinquante ans (Wagner, Burckhardt), tourné vers le passé des textes grecs, vieux garçon avant l’heure. Mais à trente ans, à l’âge où d’autres se rangent et entrent dans la vie bourgeoise, le voilà qui rompt avec ses liens sociaux : rajeuni par son émancipation, il commence une carrière de philosophe errant, renonce au professorat et rejette le wagnérisme officiel ; devenu un « esprit libre », il semble vivre après coup les impertinences et la liberté critique de la jeunesse.
Par la suite, comme le dit Zweig :
« au lieu que les années de développement, comme chez l’artiste normal, stabilisent la vie, en l’enracinant davantage […] elles ne font que le libérer passionnément de tous les liens et de tous les rapports. Le rythme de ce rajeunissement est monstrueux et sans analogue. A quarante ans […] ses pensées, son être ont plus de globules rouges, de fraîcheur de couleur, de témérité, de passion et de musique qu’à dix-sept ans, et le solitaire de Sils-Maria va à travers son œuvre d’un pas plus léger, plus ailé et plus dansant que l’ancien professeur de vingt-quatre ans prématurément vieilli. » (Zweig, 1996, p. 83-84)
L’accélération de ces mutations provoque un mouvement de personnalisation-dépersonnalisation, une fuite de soi se muant simultanément en quête de soi : l’état d’enfance – au sens de possession de l’enfantilité – est le terme de cette démarche initiatique. On ne saurait bien sûr dire précisément la nature de cet état final du psychisme de Nietzsche ; la folie y domine sans doute, mais quelle y est la part de l’esprit d’enfance ? Halévy rapporte cette ultime anecdote des derniers jours :
« Au cours d’une promenade, […] Nietzsche aperçut une petite fille dont les grands yeux, sans doute étonnés par son allure insolite, fixaient les siens. S’arrêtant près d’elle, posant la main sur sa tête et relevant les cheveux abaissés sur le front : « N’est-ce pas là l’image de l’innocence ? » dit-il. […] Nietzsche avait rencontré dans les yeux d’une enfant ce regard plein d’amour et de bonne volonté qu’il avait souhaité pour achever son œuvre. » (Halévy, 1977, p. 581[1])
Cette rencontre entre le regard de Nietzsche à son crépuscule et celui de l’enfant dans ses commencements a-t-elle un sens dans l’itinéraire spirituel de l’Aufklärer ? À chacun d’en juger, avec peut-être en tête cette ultime remarque : « celui-là est un envieux – il ne faut pas lui souhaiter d’enfants : il leur envierait ce qu’il ne peut plus être lui-même : un enfant. » (Le Gai Savoir, OC, 1974, t. V, p. 174)
[1] Cette biographie n’étant que moyennement fiable, il est prudent de douter de l’authenticité de la scène décrite.
Bibliographie
Dupeyron, J.-F. (2010). Nos idées sur l’enfance. Étude des représentations de l’enfance en Occident. L’Harmattan.
Fink, E. (1965). La philosophie de Nietzsche. Éditions de Minuit.
Fink, E. (1987). Le jeu comme symbole du monde. Éditions de Minuit.
Halévy, D. (1977). Nietzsche. Le Livre de Poche.
Michaux, H. (1983). Les commencements. Fata Morgana.
Nietzsche, F. (1972). Ainsi parlait Zarathoustra. Le Livre de Poche.
Nietzsche, F. (1974). Œuvres complètes (G. Colli & M. Montinari dir.). Gallimard, 14 t.
Zweig, S. (1996). Nietzsche. Stock.
