« Où est tout entier votre amour, auprès de votre enfant, là est aussi tout entière votre vertu ! »

Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra. Œuvres Complètes[1], t. V, p. 312.

La figure de l’enfant chez Friedrich Nietzsche tranche avec les représentations les plus habituelles de l’enfance dans les textes philosophiques. Nietzsche propose en effet une conceptualisation originale, qui donne à l’enfance un statut bien précis dans un discours métaphorique visant à déconstruire l’univers classique pour esquisser une surhumanité échappant au nihilisme.

Penseur par métaphores, Nietzsche recherche à cet effet une théorisation de la volonté de puissance alliant une psychologie et une physiologie pratiquement impossibles à démêler. C’est dans ce mouvement de généalogie critique qu’apparaît le personnage métaphorique de l’enfant, non pas de façon seconde et ponctuelle, mais comme une figuration constante de la surhumanité en laquelle Nietzsche voit un projet de définition de l’humain. Le recours à l’image de l’enfance n’est donc pas négligeable dans sa philosophie, où elle esquisse une véritable définition de la vie, pensée comme éternel dépassement de soi et joie tragique du jeu créatif. Il nous a semblé utile d’explorer plus précisément ce recours à l’enfance dans le texte nietzschéen.

L’enfant, un personnage nietzschéen

A priori, il peut paraître étonnant de penser que le solitaire de Sils Maria puisse s’être préoccupé de l’enfance : il n’a jamais eu d’enfants et d’ailleurs il ne s’est que rarement intéressé, en apparence, aux problèmes de l’éducation – si ce n’est lors d’une série de conférences sur l’avenir de l’enseignement en Allemagne. Difficile d’admettre qu’il puisse apporter une nouvelle vision de l’enfance là où tant d’autres ont déjà œuvré pour forger des images et des conceptions mettant philosophiquement en scène l’enfant.

Cependant, de fréquents indices d’une utilisation de l’image de l’enfance sont observables dans son œuvre : s’il n’eut rien d’un pédagogue, il semble avoir régulièrement donné de l’enfant une image particulière, très présente dans ses réflexions. Considérons par exemple le monumental Ainsi parlait Zarathoustra : il ne comporte pas moins de quatre-vingts discours, soit quatre-vingt-un chapitres en ajoutant le Prologue. Or, on peut y relever trente chapitres dans lesquels Nietzsche fait directement référence aux concepts d’enfance, de jeunesse et d’enfantement ; sans oublier les onze chapitres où l’enfance est indirectement présente sous les concepts de création, d’affirmation ou encore d’innocence. Une bonne moitié du texte est donc traversée par cette préoccupation récurrente de la vie d’enfance – ou de l’enfance de la vie.

De plus, lorsqu’il est fait mention du thème de l’enfance, c’est rarement de façon secondaire et allusive – Nietzsche ne se contente pas par exemple d’utiliser le stéréotype des enfantillages. Bien sûr il a parfois recours à cette forme d’analogies et de représentations simplistes ; il arrive à Zarathoustra de se moquer cruellement des « Hommes supérieurs » parce que ceux-ci ont étalé dans sa caverne quelque « enfantillage » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 337). D’autre part, il fait également usage, plusieurs fois, du mythe de l’enfance-innocence, pour opposer la pureté amorale de la « surhumanité » à ce qu’il dénonce comme le mensonge moral de l’humanité en sa version chrétienne.

L’enfance n’est pas une innocence immaculée et spontanément moralisée mais une innocence plus radicale, égoïste s’il le faut.

En dépit de ces quelques recours à des représentations banales de l’enfance, le plus souvent Nietzsche fait appel à une autre forme de conception, qui lui permet de matérialiser partiellement une intuition centrale à propos de la nature de l’humanité et, au-delà, de la vie elle-même. Bien sûr, on ne saurait dire, pour l’instant, qu’il parle de l’enfance elle-même, mais plutôt qu’il se contente de l’utiliser pour parler d’autre chose, autrement dit pour proposer une autre image de l’enfance, insérée dans un modèle global d’humanité.

L’examen minutieux de l’ensemble de l’œuvre de Nietzsche montre ainsi que l’enfance est un thème non négligeable au sein de la parole nietzschéenne, du moins dès que cette parole se propose d’avancer en direction de la surhumanité. De ce fait, on ne peut nier que Nietzsche ait eu quelque chose d’important à voir avec cette figure de l’enfance, figure dont on parle moins, d’ordinaire, il est vrai, que de ces méga-concepts valorisés par les interprétations courantes : surhomme, éternel retour, volonté de puissance, généalogie… Serait-ce à dire que le concept d’enfance serait jugé indigne de la philosophie ? Dans les premières lignes de son ouvrage sur le jeu, Eugen Fink s’attaque à cette question de l’indignité présumée de certains thèmes et avance le principe suivant :

« Ce qui est digne du questionnement et de la pensée, cela n’est pas, pour la philosophie, préalablement décidé de façon définitive, mais cela se montre comme tel seulement dans une pensée qui se pose des questions. Aucune chose dans le vaste univers n’est trop petite pour ne pas l’étonner. » (Fink, 1987, p. 13)

Le mot est évidemment trop fort, mais quelque chose de l’ordre d’une conspiration du silence est repérable ici : l’œuvre de Nietzsche n’a pas été étudiée autour de ce problème, sans doute jugé microscopique, de l’enfance. Or, ce thème est important et fédérateur dans le nietzschéisme : ne pouvons-nous pas supposer que Nietzsche, avec ses fréquents retours à l’enfance dans sa parole, a indiqué qu’une compréhension de l’humain ne pouvait faire l’économie d’une référence à l’état d’enfance ? « En l’homme vraiment homme est un enfant caché, qui veut jouer » dit Zarathoustra (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 80). Est-ce là une parole en l’air, que l’on peut rapidement oublier pour se consacrer aux thèmes rebattus de la mort de Dieu ou de la morale d’esclave ? Ne faut-il pas y voir plutôt une finition, c’est-à-dire une position fondamentale au sein d’une ontologie et d’une physio-psychologie qui ne peuvent en faire l’économie faute de renoncer à être elles-mêmes ? En tous cas, notre analyse postule que le personnage nietzschéen de l’enfant, s’il figure bien une intuition fondamentale, ne se contente pas, de ce fait, de faire de la figuration dans le texte de Nietzsche.

Une suite d’inversions

Ainsi Nietzsche, selon nous, a parlé de l’enfance ; ajoutons qu’il en a parlé autrement, et que son discours est radicalement autre. Il repose en effet sur plusieurs inversions par rapport aux principales vues habituelles.

– Première inversion : l’enfant n’est pas celui qui a été enfanté, mais celui qui enfante. Il n’est pas le créé, mais le créateur, celui qui porte partout la « bénédiction » de son affirmation riante et légère, celui qui donne vie à l’existence. L’enfance est un enfantement, une éternelle nouveauté.

« Innocence est l’enfant, et un oubli et un recommencement, un jeu, une roue qui d’elle-même tourne, un mouvement premier, un saint dire Oui. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré… » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 38)

– Seconde inversion : l’enfance n’est pas ce que l’on doit quitter (l’infériorité) mais ce que l’on doit devenir (le supérieur). Elle est la forme d’humanité la plus accomplie, la plus porteuse d’espoir, celle qui est atteinte au terme de la métamorphose ultime. « Qui tardivement est jeune longtemps demeure jeune. » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 87)

– Troisième inversion : l’enfant n’est pas l’entrave qui retient dans la puérilité mais le moyen de se dépasser vers la maturité. L’enfance est donc en elle-même et tout à la fois la maturité vraie et ce qui permet de toucher à cette maturité. L’enfant n’est pas celui qu’il faut sauver de lui-même, mais celui qui sauve. Il est le vent, l’ouragan, la tempête qui guérit.

« C’est tel un rire d’enfant mille fois multiplié que vient Zarathoustra en tous caveaux mortuaires, se riant des veilleurs de nuit […] en vérité, le rire même, comme un multicolore firmament, sur nos têtes l’as déployé. C’est un rire enfantin qui des sépulcres toujours maintenant va sourdre ; c’est une victorieuse tempête sur toute mortelle lassitude qui toujours maintenant va souffler. » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 156)

– Quatrième inversion : l’enfant n’est pas le faible, l’ignorant, le démuni, mais le fort, le sage, le vigoureux prodigue. Prodige de la prodigalité, il est la source et la ressource au service de ce dépassement de soi-même qu’est la vie. Il est animé par cette grande santé que Nietzsche s’évertue à rechercher ou à prétendre – très puérilement – posséder : « la juvénile, la verte vertu ! ». (Le cas Wagner, OC, 1974, t. VIII, p. 24)

– Cinquième inversion : l’enfant n’est pas la petitesse, la forme miniaturisée de la maturité, mais la grandeur, l’expansion. On peut même dire que c’est au contraire l’état adulte qui est pour Nietzsche, trop souvent, une version amoindrie, réduite, miniaturisée de l’enfance. « Celui qui veut comprendre, calculer, interpréter […] ne voit pas certaines choses que l’enfant est capable de voir. » (De lutilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie, OC, 1974, t. II)

– Sixième inversion : l’enfance n’est pas une innocence immaculée et spontanément moralisée mais une innocence plus radicale, égoïste s’il le faut. Au schème simpliste qui associe enfance et pureté angélique, Nietzsche oppose l’image d’une enfance douée d’une innocence supérieure, au-delà du Bien et du Mal, dans ce domaine d’activité créatrice où l’égoïsme est aussi une vertu. Comme le dit Zarathoustra et comme l’enfant créateur est censé le montrer en toute innocence, il faut proclamer « sain et saint le je, et bienheureux l’égoïsme… » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 212) En d’autres termes, « où se trouve l’innocence ? Là où se trouve la volonté de procréation. » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 143)

Bref, par rapport aux principales approches habituelles de l’enfance (Dupeyron, 2010), celle-ci n’est pas une infirmité mais une richesse ; pas une innocence angélique mais une absence d’entraves et de pesanteurs moralisatrices ; pas une étape dans un développement préétabli, mais à la fois le but et l’état qui permet d’atteindre ce but ; pas un sujet qui doit être dépassé par une relation aux autres, mais une précieuse permanence qui enfante et qui s’engendre en tout égoïsme.

Il est toutefois bien évident que Nietzsche s’est assez peu intéressé aux enfants concrets ; en fait l’enfance n’est pas ce que Nietzsche représente, mais ce par quoi il représente ou symbolise une de ses plus fulgurantes intuitions sur la « vérité » de l’humain. Sa représentation de l’enfance est donc une représentation par l’enfance, bien que, pour représenter par l’enfance, encore faille-t-il confectionner une image de l’enfance, même si elle est peu appliquée aux enfants concrets.

Ajoutons que ces axes majeurs prennent tout leur sens en fonction de la considération suivante, qui explique pourquoi l’existence est tragique : si exister c’est enfanter et dépasser, créer et surmonter, alors exister c’est aussi être malade, souffrir, perdre. « Malade est qui doit enfanter » énonce Zarahoustra (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 312).

En effet, enfanter, c’est nier ce qui a été au profit de ce qui va être, de ce qui doit être, selon Nietzsche ; c’est pour « l’enfanteur » renoncer à ce qui lui est le plus cher, le fruit de sa création précédente, à ce qui est le plus rassurant, la stabilité, à ce qui est le plus équilibré, la satisfaction de la maturité et de la complétude – pour se lancer éternellement dans l’aventure de cet avenir dans lequel luit le surhumain, à moins que ce ne soit le vide, la folie, la perte totale…

Le créateur nietzschéen ne veut pas être, mais devenir, devenir ce qu’il est selon la formule récurrente de Zarathoustra, qui peut se comprendre ainsi : tu es ce que tu deviens si tu acceptes de devenir ce que tu es : un créateur, une fatalité créatrice, un destin de nouveauté inlassable. Tragique est donc ce jeu par lequel l’enfantement occasionne la douleur : renoncer à créer, c’est se tuer à petit feu, c’est contracter cette maladie que Nietzsche nomme le nihilisme ; mais accepter le jeu de la création n’est guère plus facile à vivre, car il faut alors supporter les souffrances de la séparation et de l’arrachement au passé. Voyons ce qu’en dit Zarathoustra :

« Pour que celui qui crée soit lui-même l’enfant qui vient de naître, pour cela il faut aussi qu’il ait vouloir d’être la parturiente et la douleur de la parturiente. En vérité, de par cent âmes j’ai cheminé, et de par cent berceaux et cent gésines. Déjà j’ai dit bien des adieux… » (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 101)

Friedrich Nietzsche à l’âge de seize ans.

La philosophie de Nietzsche est donc une forme d’obstétrique cosmique, ou de cosmologie obstétrique, qui fonctionne autour de cette opposition tragique entre ce qui joue le jeu douloureux de la création et ce qui refuse ce même jeu. Le premier cas est figuré par l’enfant de la création et de l’affirmation, cet être que nous appellerons l’enfantile : sa maladie est une maladie de la croissance, une instabilité, une frénésie, une impatience de toucher aux degrés supérieurs, doublée des peines de l’arrachement. Le second cas – incarné par le nihiliste négateur – est celui que nous appellerons l’infantile : sa maladie est une maladie de la décadence, de l’affaiblissement, de la négation de sa propre force. D’où cette tragédie qu’est l’existence, tiraillée entre le choix de l’enfantilité et le choix de l’infantilité (qui fait de tout adulte un enfant malade). D’où la vie de Nietzsche lui-même, écartelé entre la force qui le pousse de l’avant vers d’autres continents philosophiques et la force qui le retient et l’affaiblit.

Le philosophe est ainsi un médecin qui fait l’étiologie de deux maladies : l’enfantilité, mal profitable mais déstabilisant ; l’infantilité (autrement dit le nihilisme), mal nuisible pouvant toutefois s’avérer utile s’il conduit à cette guérison que serait le retour à une santé supérieure, nommée enfantilité. Par rapport à ces distinctions, Nietzsche se perçoit comme celui qui à la fois cherche à pratiquer l’enfantilité créatrice et souffre du nihilisme. « J’aime celui qui au-dessus et au-delà de lui-même veut créer et, de la sorte, court à sa perte » dit Zarathoustra (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 78). À la fois médecin du nihilisme infantile (à ce titre sujet à la contagion) et artiste d’un au-delà enfantile du nihilisme (à ce titre sujet à l’incompréhension), Nietzsche ne s’est pas facilité la tâche… Disons qu’il est l’auteur et le personnage de sa propre tragédie.

Pour l’examen de son œuvre et de sa vie – si difficiles à séparer – sous la perspective du personnage de l’enfant, nous proposons donc les hypothèses suivantes :

– La pensée de Nietzsche est traversée par une opposition entre l’infantilité (le « nihilisme ») et l’enfantilité, autrement dit entre ce qui est réactif et ce qui est affirmatif.

– Cette opposition veut rendre compte de l’intégralité du dynamisme du « monde » : c’est le double jeu du nihilisme infantile et de la créativité enfantile qui anime ainsi tout acte, tout changement, tout comportement, toute manifestation de la vie (qui est volonté de puissance).

– La vie de Nietzsche lui-même illustre de façon éloquente ce duel entre la volonté affirmatrice et la négation nihiliste, si bien que la biographie explique l’œuvre, qui elle-même explique la biographie. L’auteur de Zarathoustra est donc un adulte qui essaye de faire vivre son enfantilité sans succomber à son infantilité ; autant dire que le cas Nietzsche n’est qu’un grossissement du cas général de l’humanité.

– Le personnage de l’enfant chez Nietzsche représente une forme d’enfantilité magnifiée, qui est elle-même un des aspects de la surhumanité.

Ainsi, si Nietzsche pense un processus, une histoire – que ce soit au niveau de l’humanité ou au niveau général de la vie cosmique – son originalité est de penser que ce que l’on relègue d’ordinaire au début, aux balbutiements, est plutôt une forme de but déjà atteint mais à faire fructifier. De plus il rapporte ce processus de fructification (qu’il se passe de façon infantile ou enfantile) à sa propre histoire, vécue dans sa chair. Dans ce processus, tout gravite entre deux sens limites : enfantile et infantile, affirmatif et négatif, fortifiant ou affaiblissant, sain et malade.

L’infantilité de l’humain

Dans cette optique, Nietzsche, lorsqu’il construit sa méditation sur l’humain, tente de répondre à une première énigme (la bassesse commune de l’humain) en nous en proposant une seconde (l’enfantilité de l’humanité accomplie).

La première énigme est quotidienne et récurrente, si immense que parfois, que souvent, nous la traversons sans même la voir. Selon Nietzsche, si l’humain diffère des autres animaux, ce n’est pas en vertu de quelque essence vaporeuse ou de quelque insularité biologique clairement tranchée et repérable, c’est parce qu’il est placé sous le signe de cette énigme. Elle est pour chacun comme un trésor et comme un poison, trésor qui a nom humanité, poison qui a nom échec.

Cette première énigme, c’est donc celle de l’échec de l’humanité, autrement dit celle de l’infantilité de l’humain. Son étude n’est après tout qu’une variante de l’interrogation sur la « nature » de l’homme. À la formulation générique et classique de l’anthropologie philosophique – qu’est-ce que l’homme ? – Nietzsche préfère une plainte désabusée : pourquoi l’humain est-il si infantile ? Pourquoi, à partir d’une capacité cérébrale certaine, d’une intelligence réfléchie, consciente, munie d’un système de signes créant ou tout au moins innervant le milieu psychosocial et la culture, peut-on n’arriver qu’à de si piètres résultats ? Pourquoi l’humain ne devient-il pas adulte, c’est-à-dire autonome et maître de lui ? Pourquoi demeure-t-il infantile, c’est-à-dire fixé sur des états régressifs de son développement psychoaffectif ? Qu’a-t-il fait de l’enfant qui était en lui ? Comment rate-t-il son éducation ? Et d’ailleurs, que serait une éducation « réussie » ? Telles sont les questions lancinantes qui perturbent Nietzsche.

La philosophie de Nietzsche est une forme d’obstétrique cosmique.

Nous suivons ici l’hypothèse nietzschéenne selon laquelle l’homme est l’animal qui n’est pas sûr de parvenir à s’éduquer, qui n’atteint que rarement son plein développement, qui laisse pourrir en lui des pans entiers de son enfance pour en faire une maladie universelle : l’infantilité. Et nous pouvons définir ce mal étrange en lui opposant son contraire, qui serait une idéale santé de l’humain, et que nous nommerons enfantilité, car elle consiste en une renaissance perpétuelle et vivifiante de l’enfance en l’individu. En d’autres termes, l’infantilité et son contraire l’enfantilité peuvent être prises comme modèles pour expliquer l’humain et le mouvement d’éducation de tout individu.

C’est aussi à cette lecture de Nietzsche que nous pouvons travailler, en faisant vivre ce Janus bifrons qu’est le concept de nihilisme dans le lexique nietzschéen : tantôt il est perçu comme le pire des maux, comme l’âme de la décadence infantile qui mine l’humanité, tantôt il est l’objet d’une appréciation plus favorable, même si elle n’est qu’esquissée – il devient alors le signe même de l’enfantilité à laquelle Nietzsche prétend reconnaître les créateurs, les « lions rieurs » dont parle Zarathoustra (Ainsi parlait Zarathoustra, OC, 1974, t. VI, p. 304).

La seconde énigme est la réponse de Nietzsche au problème de la décadence de l’humain. Elle trouve une de ses expressions les plus provocantes dès le premier discours du Zarathoustra. Dans ce passage, Nietzsche présente le développement de l’humain comme un mouvement en trois temps métaphoriques : le Chameau puis le Lion puis l’Enfant. Pourquoi avoir placé l’enfance en dernier (au sommet), alors que la biologie, la coutume, l’habitude, l’histoire, le bon sens nous conduisent à le placer au contraire en premier (en bas), comme prélude à la maturation vers un stade adulte plus accompli ? Pourquoi faire de l’enfant l’état supérieur, là où habituellement on ne voit que primitivité grossière et animale, aube naïve, inconscience informe, éclosion à confirmer, ou bien encore préhistoire de l’esprit et de la personnalité ?

« Je vous énonce trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit se mue en chameau, le chameau en lion et le lion, enfin, en enfant. […] Mais dites, mes frères, de quoi l’enfant est donc capable dont ne le fut pas le lion ? Pourquoi faut-il donc que le lion féroce devienne un enfant ? L’enfant est innocence et oubli, un recommencement, un jeu, une roue roulant d’elle-même, un premier mouvement, un « oui » sacré. Oui, pour le jeu de la création, mes frères, il est besoin d’un « oui » sacré : c’est sa volonté que l’esprit veut à présent, c’est son propre monde que veut remporter celui qui est perdu au monde. Je vous ai dit trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, le chameau lion, et le lion enfin enfant. » (Ainsi parlait Zarathoustra, Le Livre de Poche, 1972, p. 29-32). [2]

Voici donc jeté le décor du nietzschéisme : d’un côté l’humain, qui ne se définit que par le mouvement, l’échappement à soi, la non-coïncidence avec une essence, la volonté de puissance affirmative, mais qui justement s’abîme facilement dans l’infantilité ; de l’autre côté la pointe vive du discours nietzschéen, qui apparemment contre toute logique ne fait pas de l’enfant un point de départ à rapidement perdre de vue, mais une permanence, voire un but, esquissant ainsi le portrait d’une enfantilité qui reste à explorer.


[1] Les références à Nietzsche renvoient toutes (sauf une exception qui sera signalée plus bas) à l’édition des Œuvres Complètes (OC) publiées en 1974 chez Gallimard sous la direction de G. Colli et M. Montinari.

[2] Exceptionnellement, nous utilisons ici la traduction de Georges-Arthur Goldschmidt, qui semble rendre plus fidèlement compte du souffle de ce texte.