(Johan Landwerlin)

« Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. »

LTI, La langue du IIIe Reich, Victor Klemperer, 1947.

« La LQR n’est pas née d’une décision prise en haut lieu, pas plus qu’elle n’est l’aboutissement d’un complot. Elle est à la fois l’émanation du néolibéralisme et son instrument. Plus précisément, elle résulte de l’influence croissante, à partir des années 1960, de deux groupes aujourd’hui omniprésents parmi les décideurs de la constellation libérale, les économistes et les publicitaires. »

LQR, la propagande du quotidien, Eric Hazan, 2006.

Ainsi est venu le règne de la communication. Du bavardage sans fin, du bavardage sans fond. Les mots vides atrophient nos mondes. Allocutions, meetings, conférences de presse, « débats » télévisés : tout est là pour nous dire que rien n’est là.
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Si tout semble se résoudre par des discours aux paroles bien placées, à coups de « pédagogie », c’est que le réel n’est devenu qu’un paramètre ajustable. Les contradictions disparaissent sous l’ineptie des sophismes.
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Tout se formule indistinctement parce que jamais rien n’est en jeu. Parce que toute parole est toujours rappelée à l’ordre dans le gouffre indifférent de la liberté d’expression, d’où jaillissent des opinions sous entraves.
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Et si le relativisme nous désarme, nous perdant dans ses méandres les plus sidérants, c’est pour mieux nous confisquer notre capacité de penser. Les mots nous échappent, ils s’éloignent de leurs signifiants dans une ritournelle dévastatrice.
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La carcasse des mots est dépecée pour être consommée. Elle s’ingurgite, comme s’ingurgite celle des images. Les mots qui délimitent, cloisonnent, retranchent, contrôlent, sont le festin d’un monde sans événement.
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Contre le verbe managérial, contre le verbe algorithmique dont les souffles sont maintenus en respiration artificielle, l’espace de la lutte sera d’abord celui du langage. Que les sons s’entrechoquent et résonnent avec fracas jusqu’à faire ressusciter les mots !
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Au vent des palabres, nous opposons la tempête de la Parole qui s’échappe. Puisse-t-elle libérer les idées et semer les premières syllabes des hymnes de nos hétérotopies ! La Parole doit être une aventure.
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Nous devrons trouver les formules qui divisent l’être entre le moi et l’autre. Puis nous rendre disponibles, attentifs, et écouter les murmures. Les murmures du numineux. La Parole est le partage originel, elle sera la lumière au milieu du chemin.
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Parce que la LQR, la Lingua Quintae Respublicae, colonise le lieu de la parole, parce que nous croulons sous des syntagmes cadavériques, il nous faut reprendre les mots, les mots qui sentent, les mots qui touchent et nous relient. Les mots puissants. Nos mots.
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Pour que le chant de la multitude vibre dans nos voix, pour que nous puissions sentir l’indicible au-delà des frontières sémantiques, pour que ce qui doit être dit soit dit, et ce qui doit être tu soit tu, pour accueillir le silence.
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