De l’effroi pédagogique nietzschéen comme réponse à la destruction de l’éducation et du génie individuel.
(Mathias Moreau)

Peu commentés au regard de tout le corpus nietzschéen, les textes qui constituent les cinq conférences que donna en 1872 à Bâle, un jeune professeur de philologie allemand inconnu, participent pourtant des fondations philosophiques de la pensée de Friedrich Nietzsche. Basés sur l’idée d’aristocratie et de génie individuel, de culture et d’éducation, de projection dans l’avenir, ils proposent aux lecteurs « calmes » une critique virulente de ce que l’État prussien a engagé comme révolution pour l’enseignement des jeunes citoyens. Mais cette révolution semble pour Nietzsche déjà caduque car elle ne repose que sur des conceptions éducationnelles que la modernité et le progrès ont rendu vulgaires, avilissantes pour l’individuation psychologique qui devrait mener l’individu vers une émancipation pénétrante et exaltante, ou en d’autres termes nietzschéens, dionysiaque.
Paideia et Bildung, un couple en voie de disparition.
Nous devons en premier lieu comprendre comment en 1872, alors qu’il est professeur de philologie à l’Université de Bâle, le jeune Nietzsche âgé seulement de 28 ans, conçoit les différences entre les termes de culture, d’éducation et de formation. La question est primordiale car elle engage avec elle tous courants de pensées qui mèneront à la délicate interrogation quant à savoir pourquoi l’homme du XIXème siècle est aspiré par ce que Nietzsche appellera nihilisme.
Mais y-a-t-il seulement des différences entre ces trois formules ?
Il existe de la sémiotique dans la linguistique et nous ne pouvons nous arrêter à une définition qui siérait à quelque idée péremptoire. En français, c’est ici un premier point de crispation pour nous, les mots culture, éducation, formation ne renvoient qu’à peu d’équivoques dans le langage courant. Pourtant d’un point de vue étymologique et donc philosophique, il en est tout autrement. En français, le terme éducation prend racine dans le vocable latin educare renvoyant aux domaines de l’horticulture et de l’élevage mais aussi à celui des soins à l’enfant. Il s’agit donc avant toute chose de prendre soin du vivant et de le faire s’élever (au sens premier du terme) dans de bonnes conditions. Il faut le protéger, répondre à ses besoins fondamentaux. Le latin nous apprend aussi qu’éducation provient du mot ex-ducare dans lequel on trouve la notion de mouvement. C’est ici qu’apparaît l’idée qui donne à penser que l’éducation mène l’éduqué d’un endroit à un autre, ou plus précisément d’un état à un autre. Ces deux termes sont donc complémentaires, quand le premier rappelle aux éducateurs que leur devoir est de prodiguer toutes sortes de soins, le second lui donne autorité pour guider et accompagner non pas vers l’autonomie, concept fourre-tout et dénué de sens profond, mais vers l’esprit critique. C’est ici pour nous un point d’une extrême importance. L’éducation ne doit pas mener vers l’autonomie qu’il faudrait acquérir pour répondre à des injonctions institutionnelles, mais bien conduire, con-ducere, vers la compétence de la critique.
Pour parvenir à cette compétence, le rôle de l’éducateur est évidemment essentiel. C’est lui qui, parce qu’il suit un chemin éthique, forme le chemin de l’autre.
Pour le siècle des Lumières en Allemagne, cette association entre besoins fondamentaux et accompagnement convoque une idée beaucoup plus fine selon laquelle le sujet, au contact de l’éducateur, doit prendre possession de lui-même. Tâche semblant au premier abord étranger à l’individu mais qui, parce qu’elle est encadrée par des idéaux éthiques, par la volonté d’élévation d’autrui notamment et qu’elle est confiée à un pédagogue, se voit devenir l’entreprise de toute une vie. La Bildung est un concept qui ne s’arrête pas aux portes de l’école ou de la maison familiale, elle est une préoccupation permanente de chaque côté des acteurs de l’éducation qui se met en place.
Nietzsche s’empare alors du concept et même s’il révolutionne l’idée de culture, kultur, en lui assignant de façon élargie « la structuration du champ politique, la manière dont s’organise et s’exerce l’activité économique dans une société, le statut élevé ou dégradé, qui lui est accordé, […], la vie religieuse ou […] les mœurs et usages sociaux » (Wotling, 2017, p.209), l’idée de départ de la Bildung reste la même, c’est-à-dire le fait d’y voir des dimensions esthétiques, linguistiques (Fabre, 2019), compilées à la poésie, au perfectionnement et à la sculpture de soi.
Pour Nietzsche, la Bildung ne peut être une auto-formation seule, elle a besoin de maîtres pour s’exprimer pleinement. N’oublions pas qu’à l’époque où sont rédigés ces textes, il entretient une relation quasi-exclusive avec Wagner qu’il considère comme le représentant de l’esprit qu’il cherche en Allemagne via la Grèce Antique. C’est aussi la période où il écrit Schopenhauer éducateur. La vision qu’a Nietzsche de l’éducation, de la formation de soi ne peut se départir de l’accompagnement d’un guide spirituel. Il s’agit à ce moment-là de l’expérience de Wagner et de celle du maître de Francfort.
L’idée du conducteur, du berger, pour user un vocabulaire métaphorique que Nietzsche utilisera pour Zarathoustra, est particulièrement prégnante. Elle renvoie à la dialectique isocratique et platonicienne, à la rhétorique morale faisant fi des supercheries sophistes et à la philosophie, toutes deux finalement donnant naissance à la Paideia, παιδεία, c’est-à-dire à la culture de l’esprit des jeunes gens.
La Paideia que nous couplons à la Bildung, plus empreinte d’attentions intimes, sont, en ce sens,une cinétique de l’émancipation. Le mouvement qu’elles inspirent donne à voir deux directions que prend l’éduqué : la voie de la compréhension intérieure, le caractère privé caché aux autres et à soi-même, et celle de son intégration au sein du monde. Il y a donc bien un but de formation individuel de la part de la Bildung, plus prononcé encore que pour la Paideia car cette dernière avait en tête la formation pour la conduite politique de la Cité. Mais ce but a de plus larges répercussions. En formant l’individu, chaque individu, la question de l’universel se pose indubitablement. La Bildung, si elle concerne l’individuation psychique, se donne pour mission de former l’humanité dans son ensemble car en formant des individus, nous ne pouvons former finalement que l’ensemble des hommes qui peuplent ce vaste monde. Ainsi peut-être, auront-ils à cœur également d’insuffler une politique éducationnelle pratique, philosophique, poétique, à toutes fins de voir l’individu voisin s’émanciper de ce qui le contraint.
Voici en quelques mots, la Bildung définie. Le souci est qu’au moment même de son renouveau théorique et de sa mise en place pratique dans les politiques éducationnelles de la Prusse toute puissante du XIXème siècle, elle se voit amputée, selon Nietzsche, de sa substantifique moelle. Car les avancées scientifiques, le progrès industriel comme unique projet pour les populations occidentales, ont provoqué, non pas l’émancipation de l’individu, mais au contraire sa chute inexorable vers le nihilisme. La Bildung n’est plus qu’un ersatz de Bildung. En s’institutionnalisant, elle a perdu en valeur éthique, et pire constat encore, les professeurs censés être les garants d’un enseignement aristocratique se sont fourvoyés avec l’État. Ils sont devenus les symboles de la mainmise de l’administration sur ce qui ne peut être administré.
C’est ici que nous pourrions faire un parallèle avec le soin, en n’oubliant pas que l’étymologie nous a montré qu’il est intimement lié à l’éducation. Mais ces deux domaines, soin et éducation, lorsqu’ils passent sous la férule d’une politique capitaliste, ne peuvent être que séparés de leurs principes premiers : absence de profit, mise au rebus des injonctions réglementaires privilégiant l’institution au mépris du soigné ou de l’éduqué, désintéressement des conséquences personnelles quant aux résultats, valorisation de l’éthique, etc. Autant d’éléments qui disparaissent lorsque la bureaucratie, soucieuse de légiférer des valeurs premières et ce qui apparaît comme les fondements de l’humanité, se permet de faire passer sur le dessus de la pile le contraire de tout ce que nous venons d’énoncer ci-dessus comme règles intangibles.
La véritable Bildung a donc disparu. Celle qui est née dans la Grèce Antique sous le nom de Paideia, a vu son essence s’évaporer avec la course au progrès social. Il faut désormais pour la Prusse former le plus grand nombre de jeunes gens, il faut que tous soient égaux devant l’avenir qui leur promet une vie radieuse, il faut faire face au besoin toujours croissant de ces nouveaux éléments, hérauts modernes du rayonnement prussien.
Mais cette volonté de grand raout d’enseignement cache en son sein la plus vaste barbarie. Sous couvert de formation du plus grand nombre, le gymnase, l’équivalent du lycée, ne façonne finalement que des spécialistes. Bien loin de la représentation que l’on a en Grèce de la sagesse et du savoir, ces spécialistes n’ont rien appris si ce n’est comment servir celui par qui ils ont été formés, à savoir l’État.
Il y a de l’arrogance chez ces gens-là, l’arrogance de ceux qui ayant seulement survolé les enseignements se déclarent spécialistes de toutes questions. Ils constituent un nouveau corps de métier : le journaliste. Le journaliste pour Nietzsche est responsable d’un cataclysme à la fois déjà présent mais qui aura des répercussions plus importantes encore, plus tard : la destruction de la véritable culture.
De la difficulté d’acquérir la culture.
Il y a bien une indignité éthique de la part de la politique gouvernementale à se penser capable de s’approprier des siècles de pédagogie aristocratique ; indignité partagée par les apprenants qui ne voient qu’en cette politique une façon de courir le grand monde. Mais l’aristocratie culturelle n’est pas un diplôme que l’on décroche en apposant seulement sa signature au bas d’une feuille de présence. Elle demande un engagement, une entrée dans l’existence, une porte qu’offre la sensation que provoque l’œuvre d’art lorsqu’on la regarde. Cette pédagogie qui dévoile le génie individuel ne peut être galvaudée par une culture de masse qui donnerait à penser que tout est possible pour tout le monde. C’est un leurre savamment orchestré par un État qui besoin d’outils pour fonctionner. En donnant à rêver la culture, il ne permet rien d’autre que la superficialité.
« On démocratise les droits du génie pour être soulagé du travail par lequel on se forme soi-même, de la nécessité personnelle de la culture. Chacun veut s’installer autant que possible à l’ombre de l’arbre que le génie a planté. On voudrait se soustraire à la dure nécessité de devoir travailler pour le génie, pour rendre possible son apparition. » (Nietzsche, 1975, p.97)
Nietzsche, pour rendre crédible son propos, qui, pensons-le aisément, a dû faire grincer quelques dents dans les vieilles mâchoires des professeurs de l’Université de Bâle, invente une histoire dont les protagonistes sont deux étudiants pleins de fraîcheur juvénile, un philosophe et son disciple. Quatre personnages qui renvoient à l’idée de la rencontre du maître et de l’élève et de la confrontation des perspectivismes.
Les deux étudiants, dont Nietzsche dit qu’il est l’un d’eux, se sont appropriés les hauts d’une colline surplombant le Rhin pour commémorer l’anniversaire de la création d’une association d’élèves qui a pour but de promouvoir la culture. Ici déjà apparaît une métaphore de ce que Nietzsche veut faire passer comme message. Sous la volonté de vouloir laisser la culture envahir les esprits, les politiques éducationnelles du XIXème siècle que représentent les deux jeunes étudiants ne font rien d’autre que de la bafouer. Se pensant à tort être légitimes sous le seul prétexte qu’ils sont étudiants et donc commissionnaires d’une certaine idée du futur, comme si tout leur était déjà arrivé au seul motif de leur statut d’étudiant, Nietzsche et son ami ne sont somme toute que des blocs de marbre mal dégrossis. Le résultat final qui doit laisser éclater la figure de la sculpture grecque aux proportions physiques parfaites est encore loin. Le matériau primordial est prometteur mais il reste aveugle et sourd aux difficultés du chemin qu’il reste à parcourir pour accéder à la véritable culture.
Leur comportement est sans équivoque : ils disent avoir réservé le lieu pour eux et pensent être dépositaires de tous les droits. Ils festoient de manière bruyante et tirent au pistolet au milieu de la nature sur des souches d’arbres. Le philosophe et son disciple qui viennent d’arriver au même endroit pour une simple promenade sont surpris de tant de gesticulations. Le maître pense dans un premier temps que les deux étudiants s’entretuent. C’est d’autant plus incompréhensible pour lui que les deux jeunes gens représentent l’avenir. Sans les connaître, le philosophe les sermonne sur leurs intentions :
« […] pas de duel ici ! et de votre part moins que toute autre, vous qui êtes de jeunes étudiants ! […] Ce serait là le sel de la Terre, l’intelligence de l’avenir, la semence de nos espoirs — et c’est incapable de se libérer d’un insensé catéchisme d’honneur et de principe qui consacre le droit du plus fort ? […] Vous dont la jeunesse a eu comme nourrices la langue et la sagesse de l’Hellade et du Latium, vous qui avez bénéficié de l’inestimable soin qu’on a pris de faire tomber très tôt sur vos jeunes esprits le rayonnement des sages et nobles cœurs de la belle Antiquité […]» (Nietzsche, 1975, p.90)
Puis son discours se fait plus critique. Si les deux étudiants ne peuvent comprendre que la brutalité et cet honneur de pacotille ne font pas l’éducation, ils n’ont qu’à se consacrer à devenir soldat ou à apprendre un métier. Les deux étudiants se défendent. Non, ils ne sont pas là pour s’entretuer mais pour célébrer la culture et eux aussi ont des points de vue. Réponse laconique et cinglante du vieux philosophe : « il faut avoir aussi des pensées et pas seulement des points de vue !» (Nietzsche, 1975, p.90)
Cette réponse donnera lieu au début de l’argumentaire des conférences, celui qui mène les deux étudiants à écouter en cachette la discussion entre le philosophe et son disciple à propos des tenants philosophico-politiques de l’éducation.
Les idées jusque-là très arrêtées des deux jeunes vont voler en éclat avec la démonstration du vieux sage. Nietzsche, principal protagoniste, fait éclater au grand jour la conscience de son personnage. Et cela n’est pas anodin car pour asseoir sa théorie de l’aristocratie spirituelle, l’apprenant doit être capable d’examen intime. L’association d’accès à la culture qu’il a créée, couplée à ses années au gymnasium, lui ont permis une entrée dans l’existence que d’aucuns ne pourrait connaître en d’autres circonstances.
À ce prix, qui n’en est pas un au regard de ce que cet engagement dans la culture permet, Nietzsche et son camarade peuvent recevoir l’enseignement du philosophe. L’exubérance première de l’individu sortant du gymnasium pour l’université doit laisser place au silence de l’écoute. Elle décidera de la construction de l’individu libre d’esprit, ouvert à toutes formes de critiques du progrès si tant est que ces critiques apportent justement un progrès social. En ce sens, Nietzsche enjoint l’individu à ne pas subir une dictature étatique du renoncement.
Car la Prusse est devenue en quelques années une caricature de cette course au changement social et économique et à l’adaptation. C’est ici, pour Nietzsche, toute sa décadence. Tout le renoncement à ce qui fait la vitalité de la vie a pris naissance dans le rejet de ce qu’était la vie d’avant. Le rejet a engendré un monstre : le renoncement. Car renoncer c’est abdiquer face à la difficulté de ce que la Paideia et la Bildung doivent sculpter en nous et pour nous et de ce qu’elles convoquent comme beauté. Et l’État dans sa toute-puissance faussement empathique réussit même à formater le cerveau des professeurs, garants de l’identité grecque de l’éducation. La volonté d’expansion économique et sociale de l’État est à la hauteur du rétrécissement encéphalique des professeurs. Il est parvenu à ses fins et c’est dans la bouche du disciple, expliquant à son maître quelle ne fut pas sa déception en se rendant compte des directions prises par l’État en matière de culture et d’éducation que nous pouvons, et de manière assez spectaculaire, faire un parallèle vertigineux avec les politiques occidentales actuelles. Cent cinquante et un ans plus tard, la constatation du disciple est sans appel : elle est d’une actualité brûlante.
« […] deux courants en apparence opposés, pareillement néfastes dans leurs effets, réunis enfin dans leurs résultats, dominent actuellement nos établissements d’enseignement : la tendance à l’extension, à l’élargissement maximal de la culture, et la tendance à la réduction, à l’affaiblissement de la culture elle-même. La culture, pour diverses raisons, doit être étendue aux milieux les plus vastes, voilà ce qu’exige une tendance. L’autre invite au contraire la culture à abdiquer ses ambitions les plus hautes, les plus nobles, les plus sublimes, et à se mettre avec modestie au service de n’importe quelle autre forme de vie, l’État par exemple. […]. » (Nietzsche, 1975, p.98)
Il y a, en guise de conclusion à la première conférence, un des thèmes centraux de l’œuvre nietzschéenne, orchestré par une des citations les plus connues du philosophe treize ans plus tard : Dieu est mort ! L’exégèse historique nous a appris qu’il ne s’agissait en rien d’une conclusion joyeuse sur un prétendu décès de l’omnipotent personnage biblique, mais bel et bien d’un constat plutôt négatif que Zarathoustra tirait de son observation des hommes. Dieu est mort signifiait que l’humanité ne croyait plus. Dans les instincts religieux, Nietzsche voyait quelque chose comme du combat contre le nihilisme, c’est-à-dire un engagement total contre l’abandon des pulsions vitales. Et c’est aussi cela que le disciple débusque dans la politique sociale du gouvernement Bismarck. La peur d’une oppression dogmatique pousse la population a privilégié les éléments d’une culture qui détruit les instincts religieux, en d’autres termes la croyance en la vitalité. Nous pouvons voir dans cette démonstration le rapport que fait Nietzsche entre oppression religieuse et oppression étatique. Le disciple, dans son inventaire, n’oublie en rien qu’un État qui dispense la culture à tout-va est aussi un État qui désire contrôler la culture « pour garantir sa propre existence. » (Nietzsche, 1975, p.99) Parce qu’il y a toujours dans la culture une culture excentrée, une culture qui offre l’effroi, une culture qui use de philosophie pédagogique, une culture qui envoie paître en d’autres pâturages convention et norme, il s’agira toujours d’un danger de premier ordre pour l’ordre établi. Alors, autant tout contrôler !
Toutefois ce n’est pas tout, l’autre fourberie de l’État pour préserver son ascendance sur sa population est de proposer la spécialisation. Mais le disciple observateur n’est pas dupe. Partout où il a remarqué que le savant n’était plus dédié qu’à sa spécialité, il a assisté à une « réduction de la culture. » (Nietzsche, 1975, p.100)
La valeur de l’homme de science, c’est-à-dire sa propension à comprendre les plus vastes problèmes de l’humanité, est réduite au silence, comme vampirisée par l’exploitation étatique qui détruit finalement la véritable culture, celle qui embrasse tous les domaines de sa constitution.
Où se trouve donc désormais le concept d’éducation si ce n’est dans les tiroirs naphtalinisés des ministères ?
Évidemment que l’éducation n’a rien à faire en ces lieux car elle n’est pas le profit, elle n’est pas la spéculation, elle n’est pas la promesse du bonheur. Elle est autre chose qu’un outil à mettre en vitrine. Elle est autre qu’une idéologie d’apparence à remplir les journaux télévisés, les cabinets gouvernementaux, elle est un autre langage que celui des administrations embourbées dans la rédaction infinie de formulaires inutiles. L’éducation est un sport de combat. Conçue par la Paideia et la Bildung, elle est dangereuse parce qu’émancipante. Si elle fut servie par une philosophie de l’étonnement dans un premier temps avec Socrate, il n’en est plus rien car Nietzsche, devant l’urgence de la situation, affirme que sa philosophie est celle de l’effroi. La nécessité est vitale de prendre conscience de son désarroi devant la destruction des fondements antiques de l’éducation. Il faut alors qu’elle devienne une philosophie de pédagogues, soucieux qu’ils sont de détruire ce qui détruit. L’État détruit la culture, le pédagogue-philosophe doit détruire l’éducation étatique. Il ne s’agit plus de s’étonner sur l’Agora mais d’être effrayé par la politique éducationnelle de Berlin et d’y mettre un terme. Jamais il ne s’est agi d’araser les différences mais de laisser naître l’esprit libre capable de comprendre les différences.
Nous pouvons ressentir la frénésie des ministères à vouloir dispenser du bonheur partout pour tout le monde au travers des coups de feu intempestifs des deux jeunes étudiants qui résonneraient comme des explosions de joie à l’idée d’un bien-être tout moderne. Mais en somme, il ne s’agit rien d’autre que de la vision bismarckienne d’une start-up nation dans laquelle on livrerait à domicile toute un champ éducationnel basé sur ces bons vieux sages de l’Antiquité.
Livrer la culture à la masse c’est laisser penser qu’une « minorité pourrait obtenir le bonheur sur terre. » (Nietzsche, 1975, p.99) Dans ce cas, plus aucun respect ni privilège ne peut être fondé. C’est donc la porte ouverte à la barbarie. « La culture la plus universelle, c’est justement la barbarie. » (Nietzsche, 1975, p.99)
Et de cette start-up nation qui se repaît de la destruction de ce qui est le sel du futur, on extrait un nouvel héros, un nouveau porte-parole qui se glisse entre toutes les couches pour y faire son nid. Un nid qui deviendra le point de référence pour tous, savants y compris. Le journaliste et la lecture de son journal deviennent au XIXème siècle, le nouveau savoir.
Le journaliste visqueux.
À ce point de l’histoire, le maître philosophe doit réconforter son disciple et en même temps faire avec lui le constat amer quant à la pauvreté intellectuelle des nouveaux pédagogues étatiques.
« […] la triste cause en est la pauvreté d’esprit pédagogique de notre temps ; c’est là que justement manquent vraiment les dons inventifs, c’est là que manquent les hommes réellement pratiques, c’est-à-dire ceux qui ont des intuitions bonnes et nouvelles et qui savent que le véritable génie et la droite pratique doivent nécessairement se rencontrer dans le même individu […] » (Nietzsche, 1975, p.103)
L’éducation issue de la Paideia et de la Bildung est une éducation pratique car héritée d’une philosophie pratique. Un programme gouvernemental qui consacrerait la modération et la lucidité comme qualités nécessaires à l’enseignement passerait à côté d’une qualité première de l’enseignant : l’intuition. Avoir l’intuition du courage pédagogique c’est la possibilité pour le pédagogue d’entrevoir la transformation en l’autre. Dans l’intuition il y a la possibilité, dans le courage la transformation possible, et dans la transformation un dispositif d’émancipation. C’est au regard de l’esthétique que cette intuition naît dans l’esprit du pédagogue, une esthétique de l’autre, une esthétique intuitive qui donne à voir sur la transformation. Mais non pas une transformation par le biais d’une injonction au dépassement de soi par le truchement d’un développement personnel néolibéral prôné par des conseillés faussement altruistes ; non, une transformation née du regard de l’autre sur soi et du regard de soi sur le monde.

C’est de cette esthétique dont parle Peter Sloterdijk dans les premières pages de son livre: Tu dois changer ta vie. Une entrée en matière qui repose sur deux esthétiques, celle de la statue grecque et celle de la poésie. Sloterdijk utilise le poème de Rilke appelé Archaïscher Torso Apollos pour y déceler quelque chose comme d’une intuition métaphysique. Dans ce torse grec sans jambes ni tête, il existe pourtant tout ce qui manque. Rilke comprend que de l’absent, le penseur fabrique le présent. L’intuition que l’incandescence émanant du torse fait perdurer le reste du corps malgré le fait que personne ne le voit. L’impératif rilkerien sonne comme un diaphragme optique qui s’ouvre sur la possibilité de la transformation : le corps amputé fait naître un corps entier. Tout comme le pédagogue ne sait rien de l’esprit qui se trouve en face de lui et court le débusquer au plus profond du corps de l’apprenant. De l’absent, du non-visible, le pédagogue dévoile les prémices de l’esprit libre. C’est de là que jaillit l’éclat du génie individuel.
L’exemple de la composition littéraire dans les gymnases prit par Nietzsche est caractéristique de cette indigence et cette prétention pédagogique toute post-moderne. Il y a pour le pédagogue nietzschéen une importance fondamentale à laisser libre court à l’enfance de la littérature. Ce que nous dit la seconde conférence à ce sujet c’est que la pédagogie institutionnelle brise l’enfance s’exprimant dans la rédaction de ses premiers textes. Et il y a là une incohérence pédagogique magistrale lorsque le référentiel normé demande de l’originalité dans la composition et que sa correction brise cette originalité. Le professeur n’est plus qu’un contempteur de l’originalité exprimée par l’étudiant à l’aube de sa vie réflexive. Alors qu’il doit être celui qui enjoint l’enfance à prendre racine dans la réflexion, toute la naïveté qui s’ouvre à la pensée est réfutée parce que justement trop naïve. Aux étudiants du gymnase, il est demandé ce qui, pédagogiquement est impensable, de la maturité là où il n’y en pas encore.
La Terre est un astre d’évaluation permanente où des prêtres ascétiques imposent leur domination sur la vie pour réfuter la vie.
Un rapide coup d’œil sur ce qui se passe en France au tournant des années 2020 dans l’Éducation Nationale, et assurément nous ne pouvons, avec Nietzsche, que constater l’étendue des dégâts engendrés par une conception utilitariste de ce que doit être l’éducation. La responsabilité, la maturité, le discernement, la modération, le contrôle, la raison, la pudeur, la sagesse, tout autant de concepts totalement inadaptés à l’enfance de l’art réflexif. Tous les aspects existentiels de la production littéraire autobiographique sont brutalisés, analysés à toutes fins de leur tordre le cou et finalement condamnés. Ces aspects existentiels ne sont pour la réforme bismarckienne – réforme qui n’en finit plus de réformer encore de nos jours – que des couteaux de boucher dont le seul but, lui semble-t-elle, est de découper la chair du ministère. Mais le ministère se trompe, ces aspects n’existent que pour dessiner le contour de l’individu et le faire se tenir debout au centre du monde. C’est cette naïveté vitale qui met sur pieds l’individu et le pousse dans la pensée. C’est cette naïveté qui le met en mouvement, un mouvement jamais révolu car lorsque l’individu meurt, sa pensée s’enroule autour d’un astre et sa lumière est envoyée aux confins du monde supraterrestre. Il y a dans la pensée en mouvement tout un monde en mouvement, un monde inconnu et infini et c’est ce monde qui effraie le ministère. Ce ministère déjà caduc avant même la mise en place de sa politique mortifère.
Ce qu’il ne voit pas et ne veut pas voir, c’est la propre succession permanente de l’individu à lui-même, c’est cette évolution intrapsychique infinitésimale mais constante et fondatrice du génie individuel. Le ministère bismarckien, et à aussi forte raison celui de France aujourd’hui, ne fut pensé que par l’idée d’une mainmise de l’ascétisme sur son fonctionnement.
Nietzsche dans Généalogie de la morale (1887) dépeint parfaitement ce fonctionnement depuis le concept de l’ascèse qu’il évoque déjà dans ses œuvres antérieures. La volonté humaine a besoin d’un but, mais sous son horror vacui, elle ne désire finalement que le rien. Ce qui est notamment le cas des « détraqués physiologiques et [des] humeurs chagrines (la majorité des mortels)» (Nietzsche, 2000, p.917), des prêtres et des saints. Cette ascèse funeste c’est bien celle de l’État et sa volonté de tendre uniquement vers sa survie. Pour survive, il lui faut renier tout ce qui n’est pas la vie. Tout ce qui vit, ce qui ressemble à l’enfance de la pensée, tout ce qui a trait à la naïveté naturelle d’un enfant qui s’éveille au monde est cloisonné de barreaux d’acier pour sa prétendue dangerosité. L’État c’est la dépréciation de la vie, l’État c’est la dévalorisation de l’activité individuelle, celle-là même qui pourrait mener l’État à sa perte puisqu’elle est dynamisme et vigueur, puisqu’elle est au centre de l’astre individuel, l’État c’est l’évaluation permanente, la mise en abîme de tout à un tas de documents portant notes et appréciations sur l’individu. Si Nietzsche parle de la figure du prêtre, il existe en elle toutes les figures castratrices que nous pouvons imaginer sur cette planète et c’est d’ailleurs l’image qu’il utilise dans le paragraphe 11 du troisième traité dans Généalogie de la morale.
La Terre est un astre d’évaluation permanente où des prêtres ascétiques imposent leur domination sur la vie pour réfuter la vie. Ils prennent le visage de l’État, du juge et du policier. Du professeur. Même si Nietzsche n’a pas, en 1872, encore travaillé à détruire ce qui détruit la vie – ses derniers écrits iront en ce sens avec une force décuplée – toute la disposition du jeune philosophe est déjà là.
Le professeur se change donc en journaliste, cette espèce toute moderne créée par l’abandon de la curiosité et par la volonté d’uniformisation. Ce journaliste est revêtu d’une couche visqueuse qui lui permet de s’immiscer en tous lieux et d’y perpétrer ses crimes. Ceux qui appauvrissent le savoir et la langue, ceux qui laissent croire désormais que le savoir et la maîtrise de la langue sont accessibles sans le moindre effort, grâce au modernisme bismarckien et l’élargissement des portes d’entrée des établissements. La culture classique, celle qui s’appuie sur les piliers de l’Antiquité n’existe plus. À la place, ne s’exhibe plus que la corruption de cette culture par la flatterie. La flatterie est partout, elle s’attaque à l’égo du peuple et lui propose la science comme breuvage miraculeux. Mais c’est alors évincer la poésie, la philosophie, la littérature des gymnasiums et laisser libre court au présent, cette temporalité vulgaire et barbare qui fait des journalistes les nouveaux héros.
C’est une presse désormais libérée de la censure qui instruit le public mais est-elle elle-même instruite ? La réponse est sans équivoque pour Nietzsche. Le simple terme de journaliste ne renvoie à aucune légitimité. Cette pseudo-instruction ne peut donner comme résultat que le chaos et l’anarchie.
Le professeur est devenu journaliste moderne en lieu et place du professeur moderne qui aurait digéré la culture antique. Il n’a donc aucune vocation. Il se multiplie au bon vouloir des prorata voulus dans les ministères et n’est destiné qu’à reproduire les consignes gouvernementales à la lettre près. Le gymnasium n’est plus dirigé que par une masse de plomb, des maîtres inertes instruisant une culture faussement en mouvement.
Pour se dédouaner de toute cette supercherie et faire croire à une véritable politique émancipatrice, le ministère a laissé infuser dans ses référentiels un concept séducteur pour gens pressés, celui de la « libre personnalité ». Laisser libre court à l’expérience de l’étudiant sans enseignement préalable, c’est le laisser s’étourdir de sa propre incompétence. La libre personnalité comme concept éducationnel ne peut mener qu’à la barbarie. Laisser croire que la libre personnalité, c’est-à-dire une personnalité qui ne connaîtrait pas de guidage, d’accompagnement, vouée de ce fait aux ornières d’une existence barbare, est synonyme d’épanouissement certain pour les élèves du gymnase relève de l’hérésie. Laisser penser de ce fait aux élèves que l’Antiquité les accompagne au seul prétexte qu’ils fréquentent le gymnasium, c’est envoyer à la société le signal que la construction ipséique n’est qu’un gadget. Quelque chose avec lequel jouer, un accessoire en somme, un élément superflu auquel on ne prête attention seulement si le temps le permet. Mais le présent ne permet rien, il court après les découvertes scientifiques qui feront avancer la libre personnalité en direction des bâtiments de pouvoir. Le philosophe du dialogue nietzschéen est là pour avertir les étudiants de leur fourvoiement dans la mauvaise direction :
« Non, jeunes gens, la Vénus de Milo ne vous regarde pas : mais vos maîtres pas davantage – et c’est là le malheur, c’est le secret du gymnase d’aujourd’hui. » (Nietzsche, 1975, p.114)
L’idée de la culture et de l’éducation dans l’Allemagne de Bismarck est vouée à se fracasser tragiquement sur la réalité de ce que le futur dévoilera. Trop occupée à se gargariser du présent, elle court au plus pressé, à ce qui parait le plus avantageux pour elle en ne tenant pas compte de la construction ipséique. L’Allemagne de Bismarck et avec elle les grandes puissances occidentales n’auront de cesse de maudire ce qui construit l’individu et la temporalité nécessaire à cette construction. Une temporalité particulière qui n’est finalement pas si étrange que cela lorsque l’on prend le soin d’y prêter attention. Car l’individu se construit au regard d’une infinité de moments tous suspendus dans l’air d’un temps qui se découpe, un temps qui semble discontinu selon l’observation vulgaire mais qui assemble les morceaux de l’individu pour donner lieu à son ipséité. C’est aussi cela l’effroi provoqué par la réflexion philosophique qui mène à ce constat terrible : l’individu est détenu par la machine étatique, piétiné par une culture au rabais et une éducation dont on a gardé le nom mais de laquelle on a effacé tous les principes fondamentaux.
Le génie individuel condamné ?
Que s’est-il passé pour Nietzsche pour qu’il prenne congé définitivement de l’université alors qu’une brillante carrière s’offrait à lui ? il ne soit pas certain qu’il n’y ait eu que la maladie comme raison du départ car à 28 ans, sans doctorat, il avait pourtant réussi à obtenir un poste à Bâle. Ce qu’il ne savait pas, ou peut-être le redoutait-il, c’est que le constat amer de l’état de l’éducation allemande qu’il fit, avait déjà pris des accents prophétiques. Au XXIème siècle, en France, cet état ne s’est pas seulement délité, son délitement s’est enraciné. Enraciné dans les organisations de l’éducation, dans les esprits de l’éducation, dans ceux des professeurs mais aussi des étudiants, quels qu’ils soient.
En France, en 2023, la mainmise du présent et de ses velléités de pouvoir-tout-faire-tout-de-suite ont définitivement exclu l’éthique de la Paideia et de la Bildung. L’idée nietzschéenne qui consacre l’effroi comme porte d’entrée dans la connaissance et la réflexion philosophique n’est, elle, même pas envisageable et ne fut, à notre connaissance, jamais envisagée. L’État occidental a réussi son putsch. Il peut désormais régner sur les désirs d’émancipation en insufflant aux professeurs et aux apprentis professeurs une règle commune : former des citoyens capables de s’adapter aux propres désirs de l’État. Car lorsqu’il est question d’adaptation, il ne s’agit jamais d’adaptation de l’individu vis-à-vis de ses choix et attentes mais bien vis-à-vis de ceux de l’État. De ce fait, il peut continuer à appliquer politiques et décrets à sa guise. Ne pas comprendre ceci relèverait d’un aveuglement qui n’aurait alors plus rien à voir avec la volonté d’enseigner, de former, d’accompagner, d’émanciper.

En 1872, Nietzsche ne se trompe pas, il a compris qu’à vouloir émanciper les masses, on en oublie l’individu qui par définition se situe en dehors de la masse. L’individu n’est alors pas entendu et ne le sera plus jamais. Le génie individuel que la Grèce Antique avait magnifié a disparu des écrans de radar des sociétés modernes organisées autour, pourtant, de l’ambition de supporter tous les citoyens dans leurs aspirations. Nietzsche se méfie de ceux qui parlent à tout-va de culture populaire en occultant l’esprit individuel. Il porte un regard acerbe sur ceux de ses collègues qui se veulent « hérauts bruyants du besoin de culture [et qui] se transforment soudain, dès qu’on les regarde de près, en adversaires zélés, voire fanatiques, de la vraie culture, c’est-à-dire de celle qui s’attache à la nature aristocratique de l’esprit […]. » (Nietzsche, 1975, p.123)
Ces professeurs sont l’exemple parfait de ce que la modernité et le présent ont fait de l’esprit critique, de ce que la course au savoir a fait de l’érudition. La modernité et le présent, la course au savoir, ont simplement anéanti l’esprit critique et l’érudition. Ces professeurs ne sont que le reflet de ce qu’ils pensent être l’érudition, à leurs yeux une pseudo-connaissance qui leur donne le droit de remettre en cause l’érudition elle-même. C’est la première forme de ce qu’Étienne Klein a appelé, dans sa critique de la crise sanitaire, l’ultracrépidarianisme1. Ces professeurs sont capables d’écrire deux vers et se pensent donc être légitimes de traduire Eschyle, ils réfutent le mystère et l’orgiasme dionysiaque donc réécrivent la théogonie, ils voient en Œdipe un errement hors de la parole de Dieu, etc. Autant d’exemples frappants, pour ne pas dire hallucinants, qui démontrent que l’Antiquité n’est plus prise comme référence mais comme marchepied pour flatter un égo aux relents histrioniques. Car l’érudition ce n’est pas cela, ce n’est pas une « obésité savante, un gonflement hypertrophique d’un corps malsain » (Nietzsche, 1975, p.129), elle convoque plutôt une sorte d’« effet secondaire naturel et non prémédité d’une culture dirigée sur les buts les plus nobles » (Nietzsche, 1975, p.129), c’est-à-dire une ouverture sur soi et le monde et non pas une possibilité de diriger les projecteurs sur son prétendu savoir. Ces professeurs se comportent finalement exactement comme l’État l’espère. L’État pense dominer la culture et qui de mieux pour représenter l’État qu’un professeur qui pense dominer la culture ? Comprenons que la culture n’est pas là pour auréoler l’État quant aux décisions qu’il a prises mais bien pour délivrer l’homme moderne de la tragédie de la modernité. Mais à s’y prendre de cette façon, on ne construit pas de nouveaux établissements d’enseignement où la naissance de l’esprit critique serait la pierre angulaire, on ne construit que des établissements fantoches, « des établissements de la misère de vivre » (Nietzsche, 1975, p.138)
Pour restaurer le génie individuel et devant l’absurdité pédagogique moderne, l’effroi permet de passer à l’attaque. Et c’est plus précisément l’intime qui passe à l’offensive car la conviction que le génie grec n’est jamais loin, que l’individu peut être construit grâce à la culture grecque, permet d’asseoir sa confiance dans la nécessité de combattre pour l’existence. Passer à l’attaque est une obligation pour la survie de l’individu. Sous le danger de le voir détruit par la marche gouvernementale, « la question est […] de savoir combien un homme estime son sujet à côté d’autre sujets, combien il use de sa force pour cette lutte pour la vie individuelle » (Nietzsche, 1975, p.135). Il ne devra par ailleurs jamais briser le rapport naïf et confiant qu’il a avec la nature car dans la nature changeante, il reconnaîtra « la métaphysique de toutes choses » (Nietzsche, 1975, p.137). Nietzsche propose donc ici le début de sa réflexion métaphysique, à savoir qu’il n’y en a pas, ou tout du moins qu’il ne s’agit que d’une métaphysique du physique. L’effroi est ainsi le ressenti physiologique intense qui sert d’outil pédagogique au professeur pour rendre compte à l’individu de son absolu besoin de connexion avec la nature profonde de la culture grecque, de l’éducation et du génie individuel. L’effroi pédagogique c’est cette arme contre la norme étatique qui voudrait non plus enseigner, non plus éduquer mais balayer la véritable culture et inféoder l’individu à des besoins qui ne le concernent nullement. Mais la mise en garde nietzschéenne est sans appel :
« […] ne confondez pas cette culture, cette déesse éthérée, aux pieds légers, délicate, avec cette utile servante qui s’appelle aussi parfois la « culture », mais qui n’est que la domestique et la conseillère intellectuelle de la misère de la vie, du gain, de la nécessité. Toute éducation qui laisse apercevoir au bout de sa carrière un poste de fonctionnaire ou un gagne-pain n’est pas une éducation pour la culture comme nous la comprenons, mais une indication du chemin par lequel on sauve et on protège son sujet dans la lutte pour l’existence » (Nietzsche, 1975, p.136).
Dès 1872, Nietzsche enjoint son lecteur à embrasser un concept éducationnel qui laissera plus d’un observateur perplexe. Par l’entremise d’une métaphysique physique, il propose le réveil de l’individu pour sa lutte pour l’existence. L’effroi face à la barbarie moderne doit le ranimer, le ramener en des terres qu’il n’aurait jamais dû quitter. Mais si le projet nietzschéen est véritablement noble, soucieux d’espérer des effets cathartiques sur l’éducation individuelle, n’en est-il pas moins voué à l’échec le plus cuisant ?
Conclusion
Nous pouvons assurément répondre par l’affirmative. Ce projet ne peut s’institutionnaliser car par définition il refuse l’institutionnalisation. L’effroi pédagogique nietzschéen est une arme individuelle pour l’individu. Elle se propose au professeur, non aux professeurs. Il ne peut s’agir que d’une volonté isolée de faire bouger les lignes, celle émanant d’un individu qui aurait compris au préalable l’importance d’une telle démarche. Mais la politique bismarckienne que nous avons évoquée, celle plus générale des sociétés occidentales faussement progressistes du XXIème siècle, ont fait que l’éradication de cette volonté est devenue une priorité.
L’effroi pédagogique nietzschéen, au regard de ce qu’il déclenche comme éveil chez l’individu, ne peut être que considéré comme ennemi.
Un individu éveillé, un élève découvrant l’esprit critique, c’est autant de temps perdu pour la société soucieuse d’avancer sur les voies qu’elle s’est elle-même dessinées. Fait encore plus marquant lorsqu’il est souscrit par les élèves eux-mêmes qui voient dans l’introspection pédagogique une violation de leur intimité. C’est qu’ils n’ont alors pas compris que la formation de soi devait, pour être efficiente, s’intéresser à briser les contradictions et les non-sens affectifs et culturels, et détruire les croyances.
Ce que l’effroi pédagogique permet, c’est une suppression du paraître ordonné par l’État, c’est un déracinement des cercles gouvernementaux où l’on vote la bonne formule pour l’éradication des sens individuels. Mais cette perspective éducative, au regard de ce que les affects politiques présente comme norme immuable, n’est pour ainsi dire impossible à envisager prochainement.
Même si nous n’avons de cesse, nous philosophes de l’éducation, de travailler, invisibles aux yeux du monde, il nous faut accepter la réalité : l’éducation, pilier du mouvement humain, n’est plus de notre ressort. Nous avons perdu la bataille. Elle est désormais, et pour toujours, aux mains des barbares qui ont fait du génie individuel une bête immonde
Bibliographie :
Collectif, sous la direction de Dorian Astor (2017). Dictionnaire Nietzsche. Flammarion.
Klein, Étienne (2021). Le gout du vrai. Gallimard.
Nietzsche, Friedrich (1975). Sur l’avenir de nos établissements d’enseignement. Gallimard.
Nietzsche, Friedrich (2000). Pour une généalogie de la morale. Flammarion.
Sloterdijk, Peter (2011). Tu dois changer ta vie. Pluriel.
1.Voir à ce propos Le goût du vrai (2020). Gallimard.
