Natalie Depraz et l’éthique de l’image
Rodolphe Olcèse
Natalie Depraz publie Le Geste du visage, une éthique de l’image. Essai sur la poétique d’Yves Bonnefoy et la philosophie d’Emmanuel Levinas aux éditions Hermann. L’ouvrage s’efforce de conjuguer un travail d’analyse stylistique à l’attention au débordement du sens à quoi nous invite la philosophie d’Emmanuel Levinas.
Natalie Depraz publie, sous le titre Le Geste du visage, une éthique de l’image, un ouvrage de stylistique consacré à la poésie d’Yves Bonnefoy, qu’elle approche depuis les rives de la philosophie d’Emmanuel Levinas et dont elle montre qu’elle opère un passage du cri à la voix, d’une poétique de la violence à une poétique de la présence. Le texte donné à lire est celui d’un mémoire de Diplôme d’Étude Approfondie en stylistique, l’équivalent de nos actuels diplômes de master, et importe par les promesses qui s’y formulent.
La référence à Levinas peut étonner au premier abord, puisque le titre même de l’ouvrage rassemble deux expressions qui peuvent sembler contradictoires avec sa pensée. Au sein de cette philosophie, comme le rappelle d’ailleurs Natalie Depraz elle-même, le visage n’accomplit d’autre geste que celui de sa propre défection. Quant à l’idée que l’image puisse susciter une éthique, elle semble loin des propositions formulées par Levinas dans les textes qu’il consacre à cette notion. Mais qu’une philosophie vienne ouvrir et préoccuper une discipline autre dans sa méthode et dans son dire – en l’occurrence la stylistique – n’est-il pas le signe même de sa fécondité ?

Le livre de Natalie Depraz trouve en effet dans la poésie d’Yves Bonnefoy son interlocution privilégiée et le terreau même au sein duquel peut se discerner quelque chose qui ressemble bien à une éthique de l’image. Et tout l’effort de Natalie Depraz est de montrer que plusieurs des fulgurances que cette poésie produit prennent une dimension supplémentaire de laisser résonner un sens de l’humain qu’Emmanuel Levinas n’a eu de cesse de débusquer à travers certains termes auxquels il a donné une facture philosophique à proprement parler inouïe : « visage » donc, mais aussi « il y a », « proximité », « Désir » ou encore « infini ». Si l’appareillage stylistique mobilisé dans ce livre peut sembler apporter quelque chose d’un peu sec dans l’analyse, celle-ci trouve un contrepoint dans des développements à teneur plus spéculative, des digressions brèves qui viennent nous rappeler, à temps et à contretemps, qu’il convient d’abord d’écouter la manière dont la parole enfle à travers les syntagmes et la syntaxe, au risque de les fracturer, ce qui vaut a fortiori de la parole poétique dont le sens, s’il semble d’abord se perdre – « le mot fait perdre le sens » (p.24) écrit Natalie Depraz –, déborde toujours les outils d’analyse par lesquels nous tentons de le canaliser.
À cet égard, il est heureux qu’au fil de ses analyses, Natalie Depraz souligne, à la faveur de la lecture d’un vers d’Yves Bonnefoy, que « l’enferrement dans l’identique », cette forme « néantisée » de la conscience, relève d’une « œuvre de destruction » (p.78). Là contre, il faut chercher ce qui, dans tel poème ou dans tel autre, en l’occurrence « L’été de nuit I » (qu’on peut lire dans le recueil Pierre écrite, 1965), peut produire simultanément « fermeture et épanchement » (p.98). Car c’est bien là sans doute ce qu’apporte la philosophie d’Emmanuel Levinas à ces pages d’analyse stylistique : un sens du débordement ou de l’emphase que la pensée doit honorer. Ainsi, ce qui s’esquisse entre les lignes, c’est bien la promesse, ténue et largement tenue, d’un itinéraire philosophique à venir.
Natalie Depraz, Le Geste du visage, l’éthique de l’image. Essai sur la poétique d’Yves Bonnefoy et la philosophie d’Emmanuel Levinas (Hermann, 2026).