Olivier Mellano : « Nous sommes tous les éléments d’une même chose, nous ne sommes qu’un ! »
( Propos recueillis par Mathias Moreau)
Olivier Mellano est un touche-à-tout de génie; même si l’expression est largement galvaudée et peut sembler bien faible pour définir le parcours artistique polymorphe que propose le musicien et écrivain depuis plus de trente ans. Guitariste rock flirtant très largement avec l’expérimentation, écrivain s’intéressant au théâtre, au cinéma, à la poésie ou aux conférences scientifiques, aucune sorte d’expression ne le contraint. Sa dernière création In my head – A Film Music Tribute to David Lynch dédiée à David Lynch, ne propose rien d’autre que ce qui semble être le moteur de toute son œuvre : l’esthétique et la philosophie. Dans un livre paru il y a quelques années déjà, Olivier Mellano s’est joué de la norme littéraire comme d’une pièce d’argile de laquelle on extrait un statuaire hybride. L’expérience est singulière. Elle plonge le lecteur dans un dédale de sensations obscures et mystérieuses desquelles émane pourtant la lumière. En voyageur cosmique ne quittant pas la Terre, Olivier Mellano endosse le rôle de celui que rien n’arrête et qui nous permet de ne jamais nous arrêter.
Quelle est l’histoire de ce livre, quelles sont les influences qui l’ont nourri ? On pourrait y déceler évidemment celle de l’écriture automatique ou de l’anagramme.
Les premiers mots d’Exprosion / Improsion ont été posés douze ans avant la parution du livre, douze ans pendant lesquels le livre s’est écrit lentement, en pesant chaque mot avec des alternances de phrases qui tombaient parfois en cascade et des phases de sédimentation.
Le point de départ était une tentative d’abstraction par l’écriture, je voulais voir si, comme dans la musique ou la peinture, il était possible de construire des tableaux abstraits avec les mots. En partant du vide, de ce noir-noir, des images sont apparues, puis un sens, et l’écriture a suivi ce sens.
Le mouvement Exprosion part d’un extérieur abstrait pour se diriger vers un intérieur intime et collectif. Improsion part de nos tréfonds pour aller vers le cosmos.
Ce double mouvement, parallèle et convergent, permet de générer une multiplicité des points de vues, une tension, un équilibre mais aussi une instabilité où tout est toujours remis en question en étant à la fois étayé par son pôle inverse. Les quelques anagrammes ont aussi ce rôle, comme des clés qui ouvriraient les deux côtés d’une porte.
Je ne saurais dire quelles influences ont nourri ce livre, mais les lectures de Spinoza, Plotin, Michaux, Novalis, Farid al’bin Attar… la phénoménologie et mon intérêt pour la physique quantique y ont certainement infusé.
À part une page qui expérimente le déchiffrage d’une phrase issue de lettres tapées aléatoirement sur le clavier, je dirais que ce livre est plutôt à l’opposé de l’écriture automatique.
Une phrase tombe du ciel et s’impose, puis le travail d’écriture va déployer ce qu’elle avait à dire.
Le livre s’ouvre, tout du moins si le lecteur le débute par la partie Exprosion, par l’évocation du noir. S’agit-il d’une couleur tout à fait comme les autres ?
Pour moi, il s’agissait surtout de partir d’un point de vide absolu, et de voir ce qui allait éclore. Plus qu’une couleur, ce noir-noir, est le chaos primordial qui s’est imposé à moi comme la toile de fond qui permettrait à un son, à un mouvement et à une couleur d’émerger et de se développer.
Je me suis rendu compte que la dynamique de mon travail était quasiment toujours un mouvement du sombre vers la lumière, comme dans un tableau baroque flamand et dans ce livre cela est encore plus évident.

Dans ces premières pages, il y a une idée très intéressante avec laquelle vous jouez, c’est celle d’abandon et de réactivation. Que pensez-vous que nous devons abandonner et qu’y a-t-il à réactiver ?
Il s’agit surtout de proposer au lecteur d’abandonner ses notions spatio-temporelles et par miracle, l’écriture permet de s’en dispenser. Quand le cadre redevient important, je réactive les notions d’échelle ou de gravité. Tout ça sous un angle ludique, en constatant que nous pouvons décider de tout avec l’écriture.
Devant un livre, un tableau ou une pièce musicale, il faudrait pouvoir être capable de désactiver nos grilles de lecture, nos attentes, notre jugement, d’oublier ce que l’on sait pour se retrouver vierge face à une œuvre, tout comme nous devrions essayer de l’être face au monde pour mieux le saisir.
On sent un lien fort avec la nature dans votre ouvrage. Est-ce que c’est un sentiment que vous connaissez personnellement ? Est-ce qu’il y a dans cette sensation quelque chose de fondamentalement individuel ou est-ce, quoique certains en pensent, quelque chose d’universel ?
Plus qu’avec la nature, c’est le lien avec le monde qui est souvent convoqué. Quelle y est notre place, comment on interagit avec lui, comment il peut nous écraser ou nous illuminer.
Par ailleurs, je pense profondément que tout est nature. Car à partir de quand peut-on dire que quelque chose n’est plus naturel ? La pensée de l’homme s’inscrit dans la nature, tout comme sa faculté de modeler le monde. Une pierre taillée ou un ordinateur est de la nature, l’anthropocène est dans le prolongement de la nature.
Ce lien avec le monde peut être retissé partout, en se mettant en condition d’écoute et de contemplation, en essayant d’embrasser tous ses aspects jusqu’à ce que l’individuel se fonde à l’universel. Il y a dans le livre cette double tentative de s’extraire du monde et de s’y fondre avec l’idée récurrente que nous sommes tous les éléments d’une même chose, que nous ne sommes qu’un.
Y-a-t-il un lien entre votre écriture et l’inaccessible rêve de voyager dans l’espace ? Est-ce la fréquentation d’Étienne Klein qui a fait surgir cette volonté ?
Je ne rêve pas spécialement de voyager dans l’espace, les voyages intérieurs que permettent la lecture ou l’écriture me conviennent parfaitement. Lors de l’écriture des quelques pages où j’essaie de circonscrire le cosmos de l’infiniment grand à l’échelle quantique en une seule très longue phrase, je fais ce voyage mental. Il y a quelques années, j’ai commencé à beaucoup lire sur ces sujets, puis j’ai proposé à Étienne Klein de faire des conférences-concerts où la poésie de la science se mêle à la vibration de la musique.
Il y a, page 86, un élément que l’on pressent comme étant très personnel et qui scotche le lecteur sur place pour finalement le renvoyer à des considérations qui n’ont plus rien à voir avec la rêverie ou l’inconscient, c’est la mort, avec l’évocation du père auquel vous rédigez une lettre.
C’est le surgissement du réel dans le livre, une brèche qui vient tout inonder, à partir de laquelle il va falloir reconstruire, retrouver le sens, une déchirure qui rebat les cartes. Durant la longue période d’écriture, tout ce que je traversais entrait, d’une manière ou d’une autre, dans le livre, que ce soit un reflet sur un toit, une illumination ou bien la mort. Peut-être qu’effectivement, à ce moment-là, il y a une adresse différente et qu’on perçoit plus nettement une expérience personnelle. Mais malgré son apparence, ce livre est profondément ancré dans le réel et c’est pour moi l’exact contraire d’une rêverie. Et oui, l’inconscient est toujours en jeu. Je vois ce livre comme une introspection du monde que je traverse et d’où je tente d’extraire un distillat, une eau de vie, quelque chose de sur-réel, tel que pouvaient l’envisager Michaux ou Artaud, toutes proportions gardées.
Le sentiment final est que vous avez tenté de lier poésie et philosophie tout au long de ces pages avec l’intention également de jouer avec les mots. Quelle place ont ces deux genres littéraires dans votre vie et carrière musicale ?
Quand j’ai commencé l’écriture de ce livre, je voulais voir comment je pouvais investir la densité poétique avec la prose, sans plan préalable. Très vite, le sens s’est frayé un passage, une sorte de métaphysique poétique s’est invitée et je l’ai laissée opérer. Cela m’a conduit à tresser la philosophie avec la poésie, qui sont pour moi sœurs siamoises, les deux faces de ce que l’esprit humain peut toucher de plus haut. Je lis essentiellement de la philosophie et des essais, parfois, plus rarement, de la poésie. La philosophie me permet d’ajouter de nouvelles couleurs et de nouveaux reliefs au monde qui m’entoure. Quant au souffle poétique il est par nature à l’œuvre dans l’élan musical et il est le trésor latent qui affleure à la lisière de notre perception du monde.