Jean-Clet Martin : « Avec Borges nous sommes dans un Labyrinthe sans issue. »
( Propos recueillis par Jonathan Daudey)
En 2006, sortait vingt ans après la mort de José Luis Borges, auteur et essayiste argentin des Fictions ou de L’Aleph, une biographie décisive par le philosophe et écrivain Jean-Clet Martin aux Éditions de l’éclat, Borges, une biographie de l’éternité. Deux décennies plus tard, en 2026, la maison d’édition réédite cet ouvrage au format poche, légèrement revue par l’auteur, presque intacte. Les « dix-sept bifurcations », qui composent cette œuvre biographique comme autant de manière d’entrer dans le dédale borgésien, continuent de tracer les routes que le lecteur doit parcourir, qu’il lise cette biographie de Borges ou ses écrits, parus en œuvres complètes dans la prestigieuse Pleiade, rééditées début avril dans un coffret rassemblant les deux tomes. Jean-Clet Martin, auteur d’une cinquantaine de livres mêlant philosophie, esthétique et métaphysique, spécialiste notamment de Hegel, Deleuze, Derrida ou Ridley Scott, nous livre à nouveau son approche magistrale des textes de l’écrivain argentin, et à l’occasion de cet entretien, revenir sur cette épopée d’écriture et sur la continuité fructifiante de l’art borgésien de l’écriture et de la lecture. Le temps, l’éternité, la mémoire, le labyrinthe, la préface… autant de figures du pensable qui se déploient sous la plume de Jean-Clet Martin.
Pour les 40 ans de la disparition de Borges, les Éditions de l’éclat rééditent en poche votre biographie parue initialement en 2006. On peut être surpris de voir que si le texte a été très légèrement revu, il ne comporte pas de nouvelle préface. Pourtant on sait que Borges en avait le goût, ayant écrit un Livre de préfaces. Qu’est-ce qui vous a déterminé à redonner à lire cette biographie presque brute ?
Tout livre est une espèce de rêve du commencement, comment commencer ? Commencer par un commentaire ou par un récit ? Dire ce qu’on est en train de faire ou, mieux, se laisser faire par l’événement ? De façon générale, je n’aime pas annoncer ce que je vais entreprendre, laissant place plutôt à un fil qui se déroule de lui-même. Pour mon livre sur Deleuze, c’était Deleuze qui m’offrait une lettre-préface. Mais ce n’est pas tout à fait une préface. Il s’agit tout autant d’une « lettre », reçue par la poste, qui voyage, qui est adressée à un ami, dont l’adresse était illisible, qui en outre fait retour quelques jours plus tard, dont il fallait intégrer enfin dans l’ouvrage la date avec tout l’écart qui s’y dessine lorsque Deleuze parle d’un livre sur lui dont il n’est pas l’auteur… Et donc nous avions discuté de cette forme de la préface, Deleuze considérant que sa lecture devait rester périphérique à mon travail pour une libre et sauvage création conceptuelle. J’ai gardé pour mon compte cette manière d’entrer dans le labyrinthe que Borges lui-même ouvre de manière à maintenir l’incertitude.
Et puis il y a eu, peu après le livre sur Borges, la rencontre de Derrida. Tout part d’un texte incroyable de Derrida que je découvre plus tard, un cours… sur l’un de mes livres… J’ai cru rêver. Étrange commentaire d’Ossuaires que je publiais chez Payot en 1998 et que Derrida explore dans une séance de son séminaire La bête et le souverain. Et je découvre son texte sur moi mais comme sur un étranger, juste après la mort du philosophe, au moment de la parution de son ouvrage posthume comme pour lier nos destinations et les recroiser dans les pages de Derrida elles-mêmes (il reproduit au moins quatre ou cinq feuillets du livre, in extenso). Derrida s’adresse véritablement à moi comme ferait un revenant ou un spectre qui me poursuit et dont je ne serais que le médium. C’est donc quelque chose comme le Spectre de Derrida. J’avais d’abord pris ce titre, mais l’éditeur ne le trouvait pas très parlant, lui préférant une autre formule : Derrida – un démantèlement de l’Occident. Ce qui fait du reste de ce livre une expérience borgésienne, un Instant dont la répétition produit une marge étrange. Comment faire une préface dans ce genre de texte qui résonne soudain comme une maison hantée ?
Pouvais-je imaginer du coup faire une préface pour cette édition de mon Borges en poche ou fallait-il commencer ce livre comme si c’était Borges lui-même qui l’écrivait ? Borges reprend d’ailleurs une idée comparable, celle de Homère qui s’oublie, devient plus vieux que Mathusalem et qui, au final, découvre L’Odyssée dans une bibliothèque fort ancienne. Il entreprend à la manière de Pope la traduction de son propre livre, ne se rappelant plus son passé d’auteur, ni sa signature illisible. Par analogie, j’ai voulu être cet autre dans le même, ce traducteur de Borges, lequel aurait oublié finalement sa propre ombre, sa doublure. Borges lecteur de lui-même avec tout le « retard originaire » que cela produit par mon détour. Et par conséquent, le titre Biographie de l’éternité est un étrange titre. Il est de Borges lui-même, véritablement. Mais bon, il ne l’a jamais utilisé sur le plan éditorial… Invraisemblable et pourtant absolument véridique. Borges a en effet longuement hésité devant ce titre. Il l’avait changé au dernier moment sur le frontispice de son essai en lui trouvant un autre nom Histoire de l’éternité, supprimant au moment de l’impression la première appellation qui était bel et bien Biographie de l’éternité.
Pour ne pas gâter ce cercle, j’ai voulu implémenter ce très beau titre dans ma propre approche, lui donner le sens d’une formule, presque d’une équation capable de se suffire sans trop recourir à une nouvelle préface. Puis, le plus simplement possible, ouvrir le livre par la date de naissance de Borges, « un an avant la mort de Nietzsche ». Un énoncé de mon livre qui précise que c’est là la seule année qu’ils partageront en tant que contemporains. Une année de Nietzsche mourant et de Borges naissant. Et par conséquent mon essai -qui est actuellement en cours de traduction en Argentine, se transforme en une œuvre qui vient hybrider ces noms. Ce qui rappelle en tout cas le récit de Borges sur Pierre Ménard. Un étrange personnage. Il réécrit au mot près le Don Quichotte de Cervantes sans copier le texte, dans un rappel, une répétition, celle d’un revenant. Je crois que, sous ce rapport, mon Borges partage un statut comparable peut-être avec le Nietzsche de Deleuze : un texte capable d’acter son éternel retour dans une infidèle fidélité, le plus fidèle étant toujours une réinvention ; la répétition une différence. En tout cas le texte sur Borges prend un chemin radical, quelque chose qui me semblait absolu.

Faut-il alors y voir effectivement une forme de l’éternel retour nietzschéen ou de la dialectique hégélienne dans cette répétition différée ?
L’éternel retour est en tout cas un puissant motif de l’œuvre de Borges. Il en interroge toutes les variables, en incarne toutes les variations. Entre en discussion avec la philosophie, multipliant les noms de manière très ramassée. Foucault le devine bien dans Les mots et les choses qui s’ouvre par Borges. Borges lui sert de préface justement, évoquant un classement impossible, un arrangement de mots dont aucun n’appartient à un genre connu. Il vient contaminer le texte de Foucault dès les premières pages comme une face sans intériorité, d’une certaine manière toujours extérieure à sa clôture, avec la difficulté de constituer une table. C’est la table que Borges rend impossible et qu’on retrouve dans la préface de Foucault. Voici quelque chose comme un soupçon devant les tables pour les philosophes de profession. Les philosophes avaient apparemment besoin d’un support. Notamment la table que Kant va imposer aux catégories en distinguant quantité, qualité, relation, etc. Il faut en appeler alors à Borges, à une encyclopédie chinoise, titre du texte de l’écrivain que cite Foucault. Borges aime les dictionnaires, pour leurs entrées multiples, sans raccords, superposant des sens qui se recouvrent sans véritable fil conducteur. Cette encyclopédie est Chinoise. Notamment dans le sens d’une écriture qui n’est pas occidentale, dont l’orientation de lecture nous conduit à l’impossibilité de traduire. Chose qui nous place devant une véritable multiplicité à laquelle manque l’unité du commentaire, l’unité du sens. Faut-il partir du haut vers le bas, de la gauche vers la droite ? Et c’est particulièrement vrai des tables kantiennes, un peu moléculaires, du moins assez rhapsodiques…
Que veut dire alors le sens d’une lecture… C’est une question que Borges poursuit inlassablement. Mais cette fragmentation du sens est évidemment fortement Nietzschéenne quant au statut même de l’aphorisme en tant que mode d’écriture. Les dés qui, jetés en vrac, brisent les tables de la Terre. C’est dans Zarathoustra que se produit cette fissure. Donc en effet comme vous dites, Nietzsche s’impose dans un tel parcours fragmenté. Et Borges va procéder par textes courts, textes d’un aveugle qui les porte avec lui, par cœur, transportables dans la promenade, sollicitant une étrange mémoire. Voici du coup que les textes se réduisent à l’anecdote, à des personnages devenus minces comme des concepts, fins comme des miroirs. Autant de fictions brèves, différentes sans doute de la Nouvelle parce que l’événement qui les traverse produit une lecture instantanée. Elles peuvent se lire soudain en partant de la fin. Et donc par des moments pris à revers, ou à rebours du cours supposé de ce que nous nommons « écriture ». La fiction de Borges qui détruit l’ordre du temps est celle qu’il consacre à Herbert Quain. Elle ne suit plus l’enchaînement de la narration. La mise en intrigue qui prendrait ensemble le début et la fin des événements, dans une mimèsis respectant le cours du temps. Elle explose littéralement et le texte se lit en contreforme. L’écriture et la différence sont finalement actés dans l’ensemble des textes de Borges. Je me rappelle à cet égard d’une photo de Borges et de Derrida sur un canapé. Je ne sais si ce canapé pouvait les supporter, ni si une table pouvait les réunir. Que pouvaient-ils se dire ? C’est une question que je me suis posée, tous les deux débordant largement l’idée de s’encombrer d’une table commune de catégories.
Faut-il rajouter Hegel à cette dissémination de la littérature ? Votre question me semble en tout cas assez juste concernant sa dialectique. Borges lisait notamment la philosophie à travers l’histoire en deux volumes de Russell. Mais il y avait en Amérique un intérêt pour Hegel, une discussion incessante avec sa Logique vers la fin du XIXe siècle dont Borges subit encore l’influence. Hegel en effet nous propose une drôle de logique. Juste après mon livre sur Borges, il y aura d’ailleurs chez moi une quatrième monographie : Une intrigue criminelle de la philosophie – Lire la Phénoménologie de l’Esprit. Une occasion d’élargir encore ce mouvement en une espèce de tétralogie philosophique, au point d’emporter ensuite Hegel vers une « logique de la science-fiction », de le tourner davantage encore vers Philip K. Dick… Un mouvement d’une décennie au moins impossible à résumer. Quels liens se sont tissés alors dans cette archive entre Borges et Philip K. Dick qui pratique une espèce de philosophie de garage. Comment supposer une rencontre entre Borges et Dick dans cet espace encombré ? Une série de questions qui se déplie entre deux livres, sur plusieurs années. Mais c’est ma façon de travailler, inscrite dans mon style. Et je ne pouvais qu’y soupçonner le désir de ruiner toute table catégorielle dont Borges a été comme la taupe aveugle, le démineur outrageant. Ceci pour répondre un peu à une démarche qui n’est pas académique, mais qui suit une ligne d’univers difficile à contester.
Hegel et Borges, comment est-ce possible ? Qui l’a fait ? Qui l’a osé ? Et après une forte analyse de l’Éternel Retour… Ce serait donc bien long de répondre à une telle construction dans le dédale des textes que j’ai écrits sur un renouveau de la métaphysique. Je suis parti d’une idée simple pour entrer dans un tel rapprochement. En effet, l’Absolu, dans la Phénoménologie de l’esprit est une récollection, une répétition pour nous, mais sans passer par une table ordonnée par l’histoire (c’est à la fin de l’histoire que se pose ce type de reprise, l’histoire finie). Mais où est tassée cette fin ? Faut-il que l’histoire soit achevée pour en entrevoir l’index ? Borges en produit le catalogue, le Livre des livres que ramasse une énorme bibliothèque, infinie en son genre, et dont il faut supposer quelque part un volume qui les contienne tous, en une espèce d’Absolu littéraire. Un codex qui reprenne tout de manière qui ne soit plus tributaire d’un cours du temps, mais plutôt d’une simultanéité difficile à accorder. Tout se superpose selon la dimension d’une logique nouvelle, et selon des raccords qui réclament comme vous dites une dialectique. Sauf que cette dialectique est introuvable. A la différence de Hegel qui rédige cette Logique, Borges la cherche, ne sait si elle sera actée dans le parcours du bibliothécaire qui se perd dans les latrines. Il fait de cette recherche la matière d’un récit entre des embranchements qui suivent sa trace, mais dont l’origine s’égare. On peut comprendre en ce sens que Borges puisse dire que la métaphysique n’est qu’une variante de la fiction, un récit de fiction, une branche de la littérature une forme de narratologie ou de poétique qu’il dynamite avec humour autant que sérieux.

On associe souvent Borges à ses Fictions et notamment à « Funes ou la mémoire » ou à L’Aleph. Quel texte vous semble-t-il important de mettre à l’honneur pour aborder Borges autrement ?
Oui, Funès, c’est justement une mémoire intégrale, au sens du calcul intégral, de ses ramifications, de ses variables très éloignées d’une approche historique. On pourrait en faire un personnage de la Logique. Peut-être une force d’intériorisation au sens allemand du mot Erinnerung. Mais quand tout revient, dans l’Éternel retour, l’histoire se porte finalement assez mal, et c’est peut-être notre approche de l’histoire qui constitue l’illusion inévitable qui anime la philosophie qui se croit en mesure de l’expliquer. Une obsession de l’histoire au XIXe siècle que Hegel finalement supplante par une approche plus encyclopédique. On est dans des reconstructions historiques absolument délirantes dont Borges retient l’inflation comme si l’entendement pouvait en conduire le narratif, que le concept pouvait s’en accommoder. Mais la Logique va rompre avec l’histoire chez Hegel. Comment le dire au siècle de Borges ? Aleph est le nom des nombres transfinis mis en usage par Cantor. Et Borges utilise ce nom pour un titre, un recueil qui s’évertue à faire imploser l’histoire dans une espèce de forme anhistorique infiniment proche du monstrueux. C’est ça qui m’a très fortement séduit dans l’œuvre immense de Borges. Aleph mathématique et Aleph alphabétique constituant les formes vertigineuses d’une pensée qui entre dans la crise des fondations qu’éprouve le XXe siècle et dont nous ne sommes pas encore tout à fait sortis.
Alors pour répondre à votre question : quel texte est le plus étonnant dans l’œuvre de Borges ?, je dirais que Les trois versions de Judas constitue quelque chose de comparable au 8ème Passager dans l’œuvre de Ridley Scott : un Alien extrêmement violent, presque insupportable qui m’a quelque part traumatisé, devant lequel l’épouvante touche à l’horreur mais avec un soupçon de subtilité, un talent et une esthétique qui se passent de préface. On ne sait d’où vient cette créature. On ne la voit presque pas. Elle est anhistorique. Subsiste seule une sidération totale où le monstre est donné en toute innocence, dans son innocence même.
Le truc génial réside en fait dans ce suspense. Judas dans le texte de Borges est cet Alien en trois versions. Mais honnêtement, on ne peut pas encaisser ce texte et en tirer une joie quelconque. Borges nous fait sortir par un autre bout du tunnel afin de ne point vomir. Sa plume en fin de parcours en revient plutôt à des textes plus béatifiques comme L’or des tigres, L’écriture du dieu ou des poèmes sur La rose de Paracelse… Je ne voulais pas finir en tout cas sur cette version de Judas qui décoiffe tout avec violence, avant le dernier chapitre de mon ouvrage et qui ronge un peu la beauté de l’œuvre. Je crois que autour de Judas, on se heurte à une limite de la création Borgésienne qui forcément croise dans les parages du néant, à la bordure de nos propres croyances. Il y a sans doute une théologie borgésienne plus radicale. Elle nous reconduit vers une espèce de Bibliothèque de Babel qui requiert une divinité expérimentale, nomade, errant vers la formule d’un univers ou d’un jeu capable d’une Création. Babel qui rejoue la tour de Babel de manière étonnante. Et donc oui, pour répondre à votre question sur l’influence, sur la suite dans laquelle Borges fut un précurseur, je lui dois l’envie d’écrire un gros pavé aux PUF : Et Dieu jour aux dés. Il s’agit bien sûr d’un titre fictif, très métaphorique. Mais en même temps d’un énoncé qu’il fallait suivre en une autre direction, entre Einstein et Riemann vers un plurivers dont le concept est formulé par moi en 2006. Le mot surgit en effet dans la dernière page d’Éloges de l’inconsommable publié par les Éditions de l’éclat la même année que mon Borges.
Vous avez beaucoup travaillé autour des concepts de « variations » et cette biographie se compose autour de dix-sept « bifurcations » ? Qu’est-ce qui a motivé cette composition lors de sa publication il y a 20 ans ? Et qu’est-ce qui fait toujours la force de ce concept aujourd’hui pour penser avec Borges ?
17 est un nombre premier… Je venais d’évoquer un de mes derniers ouvrages qui a trait aux mathématiques, mais de façon philosophique, voire poétique. L’étonnant, c’est de trouver dans mon Borges des choses dont je ne savais pas il y a vingt ans qu’elles allaient devenir vitales et pouvaient se développer ensuite avec autant de puissance. Le même livre m’apparaît donc tout autre aujourd’hui, et de nature bien plus surprenante qu’au moment de son écriture d’abord penchée sur le genre « Variations ». A savoir sur Deleuze et sur les vingt ans qui précédèrent sous forme de la jeunesse (ou la genèse) d’une pensée encore assez innocente. Au milieu de la vie, comme Dante qui descend à quarante ans les escaliers vers l’enfer… Je répète ce concept moins ingénu qu’il n’en a l’air, l’inévitable innocence d’une pensée qui ignore encore ses arcanes. Aujourd’hui j’ai l’âge de Deleuze quand il a cessé d’écrire… L’âge où il parle de vieillesse, entre la vie et la mort. Et je me sens un peu concerné du coup, Borges étant mort depuis quarante ans… Mais avec pour les quelques années qui viennent d’étranges cordes à mon arc. Il y a une espèce de weird philosophie qui maintenant se trouve plutôt relancée vers une hard philosophie, plus sage en apparence mais plus rigoureuse et peut-être d’une autre vigueur qui est celle d’une « troisième vie ». Je dirais qu’en relisant mon livre sur Borges, certains de ses poèmes m’ont ému en engageant d’autres affects et surtout des percepts mieux gravés par l’âge. Je suis entré il y a vingt ans dans une forme pratique de la philosophie qui ne vaut que comme expérimentation. Je comprends surtout que la philosophie ne peut que se vivre ou dégénère dans des jargons spécieux qui feraient rire même les perroquets. Foucault aussi entre dans un tel virage de pensée à la fin, au nom d’un souci comparable…
Borges est un écrivain qui a longuement médité la question du temps, que l’on songe à son Histoire de l’éternité ou aux enjeux sur la mémoire. Le temps est l’un des grands fils rouges de votre œuvre philosophique et littéraire. Qu’est-ce que vous estimez avoir absorbé de votre lecture de Borges dans le dépliement de votre pensée au fil de vos écrits ?
Que l’éternité puisse avoir une histoire milite déjà contre son évidence. Comment l’éternité pourrait s’accommoder de la vie, toujours en mouvement, voilà tout de même un étrange paradoxe… C’est un peu la rupture entre logique et existence, l’immuable et le muable qui se manifeste dans un tel « contresens ». J’ai longuement navigué dans cet « autre sens ». En faisant de l’éternité comme une buée du temps, sa transpiration. Comment formuler cette intuition ? M’est venue une idée assez convaincante, au moment de lire le texte de Borges sur les Nouvelles réfutations du temps peut être sous l’influence de la physique quantique. S’y rencontre un temps anachronique, un temps en tout cas qui ne passe pas, qui s’impose de manière dont la succession ne peut vraiment rendre compte. Dans cette réflexion assez nouvelle, j’ai pensé à Héraclite et Parménide. La surface du fleuve est comme un miroir relativement stable par la nappe brillante qui découpe la surface. C’est aux mêmes endroits que se produisent des tourbillons. Ils adoptent la forme de l’entonnoir, une forme durable au sein d’un fleuve qui pourtant s’écoule et dont l’eau est sans cesse autre. Dans ce conflit, une morphologie : celle du vortex relativement stable. Elle s’installe par-dessus cette masse liquide… C’est très étrange. D’un côté Héraclite peut constater qu’on ne se baignera jamais deux fois dans le même fleuve, de l’autre, Parménide qui parie sur la stabilité de l’Être. Voici que Parménide s’installe sur le dos d’Héraclite et lui impulse une morphologie durable, y produisant un siphon dont on peut tracer la tournure éternelle. L’Éternel retour n’est pas loin de ce temps spiralaire capable de charrier du même dans l’autre, de manière quasi spectrale.
Hölderlin parlera en ce sens de l’or du Rhin comme d’un serpent, ou d’un éclair qui gèle, l’eau devenue cristal. Un instant qui engendre une Idée, une ligne qui semble échapper au temps. Le livre de sable de Borges est donc un autre ensemble de textes où l’on devine un sablier composé de grains, mais pour produire une coulée, une forme de tornade dans la matière en train de se dessiner, se creuser d’elle-même de manière relativement stable par sa forme, à la fois solide et liquide dans son comportement. Des choses de ce genre, j’en ai beaucoup explorées. Une multitude de surfaces que Riemann me fait comprendre de façon dynamique en même temps que statique. Ce sont pour moi de nouveaux objets pour la métaphysique, contre l’idée classique du Moi, du Monde ou de Dieu. C’était Kant, les trois objets de la métaphysique qu’il rend problématique. En lisant Borges, il me semble que le moi n’est que la forme d’expression d’un ensemble transitoire, en mouvement, une espèce de transformée de Fourier, tandis que le monde n’est que l’actualisation d’un feuillet du plurivers, bien plus large. Sans parler d’une sorte d’inexistence divine dont l’impossibilité initiale, dont la précarité parie pour une perpétuelle recherche d’intelligence. Peut-être une espèce de choc stochastique, de rebond dans la matière qu’on peut trouver chez Schelling. Un Dieu qui endure le risque de s’effacer au bord du chaos si on ne lui accorde pas d’attention et ne lui porte pas d’intérêt. Un pari où l’incertitude divine produit sa force d’émergence, comme une lutte incessante pour sortir du néant.
En relisant mon livre sur Borges pour en corriger quelques tournures, j’ai en tout cas eu le sentiment d’un temps ramifié, en rapport avec les mathématiques, avec les variétés que j’explore récemment dans un livre sur Perelman, un mathématicien de Saint Pétersbourg qui refuse un million de dollars de la fondation Clay en même temps que la médaille Fields peut-être parce qu’il ressemble à Funes. Il est une espèce de personnage Borgésien qui ne se satisfait pas de la manière dont l’espace est rabattu sur une forme de l’intuition humaine. L’espace manifeste un effort perpétuel en mesure de se réparer lui-même, de braver les failles du déchirement et de contourner ses béances à travers quelque chose que Perelman appelle le « flot de Ricci » du nom d’un mathématicien italien qui entre dans un calcul intégral Absolu. Peut-être un Absolu proche de Schelling et Hegel pour une philosophie de la nature repensée. Naturphilosophie qu’on trouve dont l’idée même du labyrinthe borgésien : le labyrinthe de l’information ou le codex par lequel se produit l’espacement d’un monde.

Vous avez développé dans vos différents ouvrages une écriture qui suit toujours plus la forme du labyrinthe afin de faire surgir des carrefours impensés en philosophie, notamment en faisant se rencontrer Deleuze, Jean Giraud/Moebius, Hegel, la photographie, la dette, l’érotisme, Derrida ou la science-fiction. Rejoindriez-vous à cet égard Cornelius Castoriadis qui écrivait : « Penser n’est pas sortir de la caverne, ni remplacer l’incertitude des ombres par les contours tranchés des choses mêmes, la lueur vacillante d’une flamme par la lumière du vrai Soleil. C’est entrer dans le Labyrinthe, plus exactement faire être et apparaître un Labyrinthe alors que l’on aurait pu rester « étendu parmi les fleurs, faisant face au ciel ». C’est se perdre dans des galeries qui n’existent que parce que nous les creusons inlassablement, tourner en rond au fond d’un cul-de-sac dont l’accès s’est refermé derrière nos pas – jusqu’à ce que cette rotation ouvre, inexplicablement, des fissures praticables dans la paroi. Assurément, le mythe voulait signifier quelque chose d’important, lorsqu’il faisait du Labyrinthe l’œuvre de Dédale, un homme. » (Préface aux Carrefours du Labyrinthe I).
C’est une idée que j’ai souvent croisée, un peu partout dans mes livres et cela me poursuit jusque dans les marges de la SF. On ne peut sortir de là où nous sommes, où nous nous tenons. Ni y entrer du reste. Qui est entré du dehors dans cette vie ? Personne que je sache. On n’échappe pas à l’espace dans lequel nous sommes inscrits en lettres rouges et que seules nos ombres peuvent ventiler d’une autre manière. On ne saurait pas même faire de cet espace une dépendance, ni un prolongement de la chair comme ferait la phénoménologie. C’est l’inverse qu’il nous faut penser.
Nous avons l’habitude de sortir de la maison, transiter par un seuil, ouvrir une fenêtre, passer ailleurs. Ce sont là des illusions qui relèvent du quotidien comme si existait quelque part une porte. Mais il n’y a pas de porte. Avec Borges nous sommes dans un Labyrinthe sans issue. On y est depuis le début, et on y sera jusqu’au bout. Pourquoi vouloir s’en échapper ? Trouver sa limite ? Le bout n’existe pas, le labyrinthe s’infléchit, revient sur soi, rebrasse ses éléments. Il est un labyrinthe, mais nous en avons une vision trop architecturale, trop solide de ses murs, à l’instar de Minos. Il s’agit en vérité d’un labyrinthe plus subtil, qui bouge. Il est question d’un labyrinthe vivant, un labyrinthe comme un organisme. Il croît par les bords, en expansion, mais sans montrer de sortie vers une autre vie que celle de la « Nature », ici et maintenant.
Le plus beau, c’est que dans ce labyrinthe, la formule qui nous caractérise chacun est unique, le chiffre de mon existence, de votre existence, est irremplaçable, ne saurait être relevé, ni supprimé. Que vous soyez quelque part inscrit dans une allée du labyrinthe, certes, mais c’est pour les siècles et les siècles que le code, le chiffre de votre existence brille dans ce couloir. Borges nous aide à le surligner. Il nous faut reconnaître en le lisant que rien ne saurait contester une existence, le fait que vous ayez été, ni biffer votre chiffre singulier. Un imposteur peut sans doute se saisir de votre carte bancaire, mais ce serait fatiguant d’être un sosie. Qui supporterait d’endurer la lourde tache de rester notre double au lieu de devenir lui-même le chercheur capable de lire quelque part à son tour l’écriture d’un dieu pour reprendre le titre d’une fiction de Borges ? Tracer son chemin dans l’inextricable, c’est notre devise. Une conjonction étrange que Borges reprend dans un petit récit Le Zahir où toutes les lignes de détermination, comme tous les hasards, convergent vers une singularité, une date : la vôtre.