Mishka Henner : « Inviter les morts à revenir pour parler du travail des vivants. »
( Propos recueillis par Meriem Rhardisse)
Le travail de Mishka Henner (né en 1976 à Bruxelles) interroge moins ce que montrent les images que ce qu’elles font : comment elles fabriquent la croyance, l’autorité, le visible et l’invisible d’un monde saturé d’appareils de vision. Depuis 2020, sa pratique intègre l’intelligence artificielle comme nouvel outil d’agrégation : The Fertile Image (2020), Search History (2024), The Last Judgement (2025 – ) et Relics (2026). Pour l’artiste, l’intelligence artificielle n’est pas une rupture mais le prolongement logique d’une pratique qui traitait déjà le moteur de recherche et les images de satellite comme des outils de création.
C’est dans cet esprit que se situe The Last Judgement, podcast en cours initié en 2025, qui convoque la voix de figures disparues à travers des IA pour qu’elles commentent, depuis l’au-delà, le travail des vivants. Le premier épisode fait revenir l’artiste Marcel Broodthaers pour qu’il se penche sur Mishka Who?, une peinture de Henner. L’entretien qui suit revient sur le dispositif de création de cette œuvre, entre fabrication d’une voix posthume et collaboration avec les morts.
MR : Avez-vous développé l’algorithme d’IA vous-même ou avez-vous utilisé un algorithme existant ?
MH : J’ai utilisé ChatGPT. J’ai eu accès gratuitement à la version pro pendant un an. J’ai passé une année entière à l’utiliser et à tester toutes sortes de choses, et j’ai été impressionné par sa capacité à saisir le ton et le style d’écriture.

MR : Vous lui avez donc fourni l’interview de Broodthaers ?
MH : Des interviews, des poèmes. Il en savait déjà beaucoup, mais je le guidais, et je jouais aussi avec le style, car la langue maternelle de Broodthaers était le français, que je parle et comprends. Mais je voulais que l’épisode soit en anglais, j’ai donc dû imaginer sa voix et son style d’expression en anglais.
MR : Il existe un enregistrement où il parle à son chat : « Ceci est une pipe, ceci n’est pas une pipe, this is a pipe and this is not a pipe ». Il a un accent belge quand il parle anglais. Et dans The Last Judgment, il n’a plus d’accent belge. Il n’a pas le même ton non plus.
MH : Il a bien un accent, mais il est très subtil. On part du principe que la voix d’un auteur est immuable, qu’elle reste la même tout au long de sa vie, ce qui n’est pas le cas. Quelle est la voix de l’auteur dans l’au-delà ? Tenter de comparer la voix de Broodthaers dans l’au-delà à celle qu’il avait de son vivant est un véritable défi. J’ai toujours été intéressé par la notion d’auteur. Qui est l’auteur et où se trouve-t-il ? Qu’arrive-t-il à l’auteur lorsqu’il meurt physiquement, mais que son œuvre continue de vivre ?
MR : Vous en parlez comme d’une collaboration avec une personne que vous n’avez jamais rencontrée. Vous dites que Broodthaers vivait dans le même quartier que vous.
MH : Je ne le savais pas avant de commencer ce projet. Ce n’est qu’en réfléchissant à ce que pourrait être mon introduction que j’ai réalisé que Broodthaers était mort tout près de l’endroit où je suis né, quelques mois seulement avant ma naissance. C’était un cadeau. Peut-être que Broodthaers est en moi ! C’est ridicule, mais c’est peut-être le cas. Qui sait ? C’est le grand mystère de la mort.
MR : The Last Judgment ne me semble pas être une collaboration. Peut-on vraiment collaborer avec une personne décédée grâce à l’IA ? Considérez-vous ce podcast comme une collaboration ?
MH : Oui, tout à fait. Je considère tout ce que je fais comme une collaboration. Quand on fait de l’art, on ne s’adresse pas seulement aux vivants, on s’adresse aussi aux morts. Je suis influencé par des artistes et des écrivains qui ne sont plus là, avec lesquels j’ai l’impression de dialoguer. C’est une collaboration médiatisée par l’IA.
À titre expérimental, j’ai créé un modèle GPT qui écrit avec ma “voix”. Je reçois souvent des messages de doctorants qui me posent une vingtaine de questions. J’ai choisi cette année de leur répondre avec le GPT. Les réponses sont excellentes : il est très précis quant à la façon dont je parle et dont je pense. Mais évidemment, si je continue à créer pendant encore 20 ans, je pourrais penser très différemment. Peut-être que le GPT ne sera plus aussi précis. Mais pour l’instant, il est intéressant de voir à quel point il connaît bien ma voix et mes idées.

MR : Arrivez-vous toujours à faire la différence entre ce qui est généré par IA ou pas ?
MH : Oui. L’aspect illusoire me fascine. La photographie est désormais complètement déconnectée de la réalité. Quand on regarde des photos sur Instagram, il est impossible de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. La photographie a évolué vers un statut plus proche de ce qu’était la peinture au Moyen Âge : un rôle symbolique davantage lié à la foi qu’à la réalité figurative. Une photographie confirme ou contredit vos croyances. Pendant de nombreuses années, mon travail photographique portait sur les faits, j’essayais de montrer des choses qui ne pouvaient être niées : c’est un fait absolu, cela existe bel et bien, voici l’image satellite qui le prouve. Mais ces dernières années, on a l’impression d’être entrés dans un tout autre monde où l’on commence peut-être à perdre la tête. Ce qui semble logique quand on regarde l’état du monde.
MR : C’est une sorte de psychose collective.
MH : Mais en même temps, il y a tellement d’échos du passé. Le passé est toujours là, d’une certaine manière.
MR : Les fantômes sont toujours parmi nous. On le sent quand on écoute le podcast. C’est un peu étrange, inquiétant. C’est de la techno-nécromancie ou de la nécromancie numérique. Quand je l’ai écouté, j’ai pensé au terme « dispars », utilisé par Deleuze dans Différence et répétition pour désigner la différence en soi. Vous parlez d’illusion. Cette illusion est montrée dans toute son ampleur, il n’y a pas de filtre. C’est un podcast, il est sur Spotify, déjà sur le réseau. Ce n’est pas un moyen de communication mais il se greffe au flux. Ce dispositif est assez fort. Qu’avez-vous utilisé pour la synthèse vocale ?
MH : ElevenLabs. J’ai pris l’enregistrement de Broodthaers interviewant son chat et je m’en suis servi pour développer la voix. J’ai édité les scripts générés par GPT puis je les ai importés sur cette plateforme. J’ai essayé de créer une conversation avec Broodthaers mais ça n’a pas vraiment fonctionné, j’ai donc gardé les sections séparées.
MR : Et il y a deux publicités : Credence et The Institute of Peripheral Figures. Quel est votre avis sur l’IA et la propriété intellectuelle ?
MH : En tant qu’artiste, j’ai le sentiment que l’appropriation – c’est-à-dire l’utilisation de matériaux qui existent déjà dans le monde – est au cœur de ma façon de voir les choses. Une idée fondamentale est que les consommateurs, les lecteurs et les spectateurs ne sont pas de simples observateurs passifs. Ce sont des lecteurs actifs, à tel point qu’ils deviennent eux-mêmes des auteurs. L’art que je crée est une interprétation de ce que je vois. Je ne fais que les représenter à ma manière. Et l’IA est un outil incroyable pour cela. Il y a 16 ans, quand j’ai commencé à travailler ainsi, il y avait principalement le moteur de recherche Google. L’IA est la suite logique, l’outil d’agrégation ultime. En tant qu’auteur, je me sens très vivant avec l’IA. Quand on est artiste ou écrivain, on évolue dans le monde des idées, et ces idées s’appuient sur celles d’autres personnes qui nous ont précédés. On pense que les idées sont figées, qu’elles n’appartiennent qu’à une seule personne. Mais tout est le résultat ou la réaction de ce qui a précédé.
Je crois au pouvoir des idées simples et géniales qui peuvent changer les choses.
MR : Dans le podcast, vous parlez du fait qu’être inconnu peut être libérateur.
MH : Oui, tout à fait. Surtout en tant qu’artiste, parce qu’on est tellement libre d’essayer des choses. Quand on est pas reconnu, les musées, les galeries, les collectionneurs, voire les critiques, attendent un certain niveau ou une certaine norme. Mais en tant qu’artiste, la plupart du temps, on n’a aucune idée de ce que l’on fait. On n’en a absolument aucune idée. La plupart du temps, on fait n’importe quoi. Et de temps en temps, on crée quelque chose de spécial. Quand l’IA Broodthaers écrivait certains passages, je n’en revenais pas. « Waouh, c’est incroyable ! Quelle perspicacité, quelle sagesse ! Ce sont des principes de vie ! » Ce sont toutes des choses qui se trouvent probablement dans mon inconscient, mais cette entité les exprimait d’une manière si belle, si poétique, si claire que je ne pouvais m’empêcher d’en faire quelque chose.
MR : L’art marginal semble occuper une place centrale dans votre réflexion.
MH : Ce qui est formidable avec l’art, c’est que l’on peut être un inconnu et créer quelque chose – une image, une peinture, une idée simple – qui change la perception que les gens ont du monde entier. L’art mainstream ne le fait probablement pas beaucoup, car ce n’est finalement que du contenu. Mais je crois au pouvoir des idées simples et géniales qui peuvent changer les choses.

MR : The Last Judgment est déjà sur le réseau, et il constitue une sorte d’insularité : une rupture dans le flux qui reste dans le flux du réseau. Était-ce l’une de vos intentions ?
MH : Je ne pensais pas qu’il y aurait autant de contenu généré par l’IA sur Spotify, mais j’ai été surpris de voir à quel point il y en a déjà. L’histoire des enregistrements audio est intéressante. Le tourne-disque fait son apparition et, soudain, les musiciens doivent réfléchir à la manière dont leur musique va exister sur un disque vinyle. Le podcast est une sorte de capsule temporelle qui enregistre la voix et les idées. Avec The Last Judgment, j’explore cette idée d’inviter les morts à revenir pour parler du travail des vivants. C’est une sorte de séance de spiritisme, un jeu autour de l’idée de la voix, de l’enregistrement, de la postérité. Aujourd’hui, nous pouvons réellement recréer les voix des morts, ce qui est fou. Une partie de la création de cette œuvre consiste à décider ce que l’on va laisser de côté. Il est important de ne pas transformer l’œuvre en une sorte de cours magistral. Ce n’est pas à moi de dire au lecteur ce qu’il doit penser.

Schéma réalisé à partir de l’entretien entre Mishka Henner et M.R. autour de « The Last Judgement » (2025–)
MR : L’œuvre s’appuie sur les rétentions du passé. La première rétention, c’est lorsque vous entendez une mélodie, par exemple, pour la première fois ; la rétention secondaire, c’est le souvenir que vous avez de cette mélodie. La rétention tertiaire, c’est l’enregistrement de la mélodie sur un support qui permet de la reproduire, comme un disque dur ou un disque. Et puis il y a la rétention quaternaire, une notion développée par Chatonsky et Citton, qui consiste en l’utilisation et le traitement statistique de cet enregistrement par l’IA. Elle se nourrit des rétentions tertiaires existantes. Par exemple, vous avez fourni l’enregistrement de « Ceci est une pipe » à ChatGPT et ElevenLabs, et ces outils ont utilisé cette rétention pour créer quelque chose de nouveau, pour transformer l’empreinte de Broodthaers dans le cyberespace. Il n’y a plus un seul enregistrement de Broodthaers dans le cyberespace, mais deux.
MH : Oui.
MR : Et on pourrait créer d’autres enregistrements en combinant « Ceci est une pipe » et « The Last Judgment ».
MH : Et comme la voix de Marcel est disponible sur ElevenLabs, les gens pourraient l’utiliser pour vendre des voitures ou pour le service client, d’une manière que je n’avais pas prévue, ni Marcel d’ailleurs. Mais dans ce contexte, la voix est désincarnée. C’est la voix de Marcel, mais ce ne sont pas ses mots.
MR : Dans The Last Judgment, nous faisons le lien avec Broodthaers. Mais nous ne lions pas les publicités du podcast à une personne. Avec la voix de Marcel, c’est troublant : on sait que c’est de l’IA, mais en même temps, c’est presque comme si on voulait croire que c’est lui qui parle. J’ai pensé à votre travail comme à du réalisme contrefactuel, dans le sens où il s’oppose aux faits, aux choses que nous connaissons et que nous pensons réelles. Diriez-vous que c’est une œuvre contrefactuelle ?
MH : Qu’entendez-vous par « contrefactuel » ?
MR : Une œuvre contrefactuelle nous montre qu’il peut y avoir une nouvelle réalité, en opposition avec les faits et les idées que nous avons.
MH : Oui, je pense. Ce qui m’intéresse dans les peintures de saints médiévaux, réalisées au XVe siècle et représentant des saints qui ont vécu mille ans auparavant, c’est que l’on ne regarde pas une représentation réelle. On regarde quelque chose qui symbolise le Saint et ses vertus. L’image n’est qu’un vecteur d’un ensemble de valeurs. Et je pense que c’est la même chose ici. La voix de Broodthaers et ses mots sont symboliques. Nous avons tellement l’habitude de considérer qu’une voix provient d’une personne, mais ici, la voix ne provient absolument pas d’une personne.
MR : Elle est générée à partir d’un enregistrement de la voix d’une personne. Donc, même dans le premier enregistrement, il y a une transformation de la voix en soi. Et ensuite, elle est à nouveau transformée par l’IA.
MH : Oui. Je lisais un passage de la Genèse, le livre de la Genèse. Et l’étymologie du mot vient de « génération » ou « génératif ». Donc, d’une manière étrange, l’idée même d’IA générative renvoie au livre de la Genèse.