PHILOGONIE

la philosophie comme acte de résistance

ISSN 3077-2141





Sébastien Hubier est Maître de conférences à l’Université de Reims et habilité à diriger des recherches en Littérature comparée et en Études culturelles. Auteur de nombreux ouvrages, ses champs de réflexion sont grandement influencés par la pop culture et les questions relatives au genre et à la sexualité. Paru aux éditions Le Murmure fin 2025, Police de la fashion, police des mœurs, livre aussi court que percutant, s’intéresse à ce que la morale convoque comme arguments pour contraindre les corps et les esprits, et débute avec le constat qu’aucun établissement et individu n’est épargné. Soit par la contrainte elle-même, soit par l’adhésion au code moral. La police est souvent là où on ne pensait pas la trouver et les policiers sont aussi ceux qu’on ne soupçonnait pas. La preuve est que l’université, en principe maison mère de l’esprit-critique et soucieuse d’émanciper ses membres, fut la première avec sa consœur du secondaire, à s’émouvoir des ventres nus, des voiles et autres robes longues ou mini-shorts.

Devant cette aberration, il y a un projet politique, celui de conformer, de restreindre et de normaliser. Mais pour quelles raisons ? C’est ce que Sébastien Hubier tente de comprendre au regard de son expérience d’universitaire attentif aux évolutions d’une institution qu’il connaît parfaitement… ou qu’il pensait connaître !


Vous racontez au début de votre livre ce qui a fait qu’il existe aujourd’hui. Comme vous, j’ai aussi fait l’expérience de ce genre d’incohérences. C’est toujours étonnant de s’apercevoir que la censure provient aussi de ceux dont la fonction ne laissait rien supposer de tel.

Oui, une chose qui m’a à la fois beaucoup amusé et beaucoup fait enrager, c’est que des conservateurs, qui ont passé l’essentiel de leur temps, depuis plus de quinze ans, à dénoncer le wokisme et la cancel culture, pratiquent eux-mêmes une censure constante. C’est pourquoi, dans mon livre, je me livre à un inventaire à la Prévert – inventaire qui n’a rien d’exhaustif, du reste : faire interdire, pêle-mêle, La Dernière Tentation du Christ de Scorsese, et Love de Gaspar Noé, et Nymphomaniac de Lars von Trier et La Vie d’Adèle d’Abdellatif Kéchiche et les chroniques de Guillaume Meurice, et les chansons de Frédéric Fromet et les « blagounettes » de Julie Conti. Et l’abāyah, aussi, et les crop tops, et les décolletés plongeants et les petits shorts. Au fond, ce sont moins les jeunes woke que les conservateurs d’un autre âge qui rêvent d’un monde outrageusement policé, purifié ou assaini. Et on a vu récemment des responsables politiques rétrogrades, d’ailleurs aidés par quelques universitaires réactionnaires, vouloir restreindre les enseignements – et même la recherche – portant sur des sujets comme le racisme systémique, les études de genre, la sexualité ou l’histoire coloniale. Parallèlement, des pressions sont encore régulièrement exercées sur des institutions culturelles ou des médias pour limiter des discours jugés trop progressistes.

Sébastien Hubier

En quoi la fashion police est-elle une police morale ?

À mon sens, quiconque établit des normes vestimentaires – et les hiérarchise, ou vise à interdire des vêtements et des parures qu’il considère comme inconformes – exerce une fonction de police morale. Il s’agit, en effet, non pas, alors, d’évaluer (terme d’ailleurs devenu obsessionnel et qui en dit long sur l’état de nos sociétés [nos « sociétés de contrôle », pour reprendre la célèbre expression de Deleuze]) d’évaluer, donc, une esthétique vestimentaire, ce qui serait déjà absurde, mais de sanctionner certains comportements, certaines identités, voire de punir ce qui est considéré comme une transgression culturelle, genrée, générationnelle ou ethnique. Se trouvent ainsi associées des apparences et des « valeurs » (autre terme au sens flottant devenu significativement obsédant) : le juste, l’injuste, le bien, le mal, le normal, le marginal, etc. Voir dans telle ou telle tenue, adolescente notamment, un signe de vulgarité, d’inconvenance ou d’indécence revient clairement aussi à établir une hiérarchisation : il y aurait le bon vêtement d’un côté, le mauvais de l’autre, le bon sujet et le mauvais, le bon citoyen et le citoyen de seconde zone. Lorsqu’une personne est critiquée (voire vilipendée comme dans le cas de l’abāyah ou du crop-top), parce que sa tenue est jugée « vulgaire », « indécente » ou « inconvenante », le jugement en matière de mode se transforme mécaniquement en jugement moral. C’était là déjà, après tout, l’idée de Bourdieu : la classification des goûts sert avant tout à consolider les hiérarchies sociales.

Une association d’idées m’a paru tout à fait évidente à la lecture des premières pages. La police morale en place à l’université démontre que l’université est une police.

Oh oui, hélas ! D’un côté, les analyses foucaldiennes restent pleinement pertinentes : l’université – qui, au demeurant, cherche de moins en moins à être un lieu d’émancipation par le savoir – participe à des mécanismes de discipline et de normalisation. Examens, notes, règlements, procédures d’admission, évaluation permanente, classement perpétuel, « cadrages » incessants, tout cela impose des normes de comportement et sanctionne les écarts. L’université police à tour de bras en sélectionnant et en consacrant. D’un autre côté, au tournant conservateur qui s’est produit, dans l’université française il y a une bonne quinzaine d’années, a succédé une dérive réactionnaire qui semble désormais être devenue inarrêtable et qui renforce sans cesse la policisation dont je parlais précédemment et dont j’essaie, dans mon livre, d’indiquer les origines et les enjeux. Le contrôle permanent de tout, un discours élitiste de plus en plus explicite, la volonté toujours plus affirmée d’en finir avec la démocratisation de l’enseignement supérieur – pour ne rien dire des interventions des forces de l’ordre devenues extrêmement fréquentes sur les campus – renforcent le sentiment qu’en effet « l’université est une police » ; ou, du moins, qu’elle est en passe de le devenir plus qu’elle ne l’a jamais été.

Selon vous, d’où provient cette obsession de la légifération ? Vous utilisez l’outil « vêtement » mais vous en évoquez d’autres. Une des explications pourrait tenir dans le fait du contrôle et de la régulation des corps.

À mon sens, ces questions vestimentaires ne sont qu’un symptôme parmi d’autres d’une volonté de plus en plus forte d’orienter, de façonner, de surveiller et de discipliner les comportements corporels et culturels des individus, et, là encore, tout particulièrement ceux des jeunes individus. On retrouve à nouveau les hypothèses et analyses de Michel Foucault : le pouvoir et la domination s’exercent bien sûr par la loi et la force. Mais ils agissent également de manière diffuse, en imposant des manières, présentées comme légitimes, de se tenir, de se déplacer, de se nourrir, de se soigner ou de se reproduire. L’obsession du maintien, des horaires, des évaluations, des comparaisons avec autrui, le contrôle de l’assiduité et de la performance, la surveillance des comportements, envahissent, au-delà de l’université, la société tout entière.

Page 38, vous parlez de l’uniforme, qu’il soit scolaire ou non, comme symbole de ce qui doit devenir uniformité et obtenir le consentement de tous.

Il y a quelque temps déjà que je suis frappé du retour de l’uniforme – partout et pas seulement dans les interminables discussions sur les soi-disant bienfaits de l’uniforme scolaire. De façon, pourrait-on croire, anecdotique, on voit désormais des uniformes partout, au gré des plans Vigipirate, des opérations Sentinelle, de la surveillance étroite de l’espace public. Agents de l’ICE trumpienne, attestant d’ailleurs combien l’uniforme policier a connu une évolution significative, passant du simple costume de naguère à une véritable tenue de combat, policiers municipaux vêtus comme les gardes mobiles de jadis, présidents se déguisant en guerriers ou en pilotes de chasse dès que l’occasion leur en est donnée (la mode en a été lancée par George W. Bush ; elle est arrivée jusqu’à Emmanuel Macron), vigiles en uniforme sur les campus, agents de sécurité de supermarché habillés en CRS : la liste pourrait être longue. Il suffit de regarder des images d’archives et de les comparer avec des reportages actuels pour immédiatement saisir combien l’uniforme est devenu envahissant – et il est bien sûr la marque visible de l’obsession d’un ordre qui, déifié, envahit les discours et les représentations. « Je veux du bleu partout » déclarait le maire de Boën-sur-Lignon, paisible bourgade de 3000 habitants de la région Auvergne. Il s’agit de rendre visible l’ordre, partout, justement et tout le temps. De normaliser comportements et pratiques. De produire de la similitude, de l’uniformité donc, ce que voient d’ailleurs très bien les auteurs de dystopies, littéraires ou cinématographiques d’autrefois et d’aujourd’hui. Je pense que cette omniprésence de l’uniforme est une façon de « fabriquer du consentement », au sens où l’entendait Chomsky, une sorte de présence constante non pas tant de la contrainte elle-même que des signes de l’omniprésence de cette contrainte, une façon de marginaliser tout qui n’est pas conforme à l’opinion commune, aux normes – normes qui doivent apparaître comme évidentes, voire naturelles, et donc incontestables. À cet égard domination, manipulation et uniformité sont étroitement liées. Et, hélas, les possibilités de contestation sont de plus en plus restreintes.

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