Avec Le Temps Des Salauds, la guerre axiologique aura bien lieu !
(Texte : Mathias Moreau)
(Propos recueillis par Mathias Moreau avec la collaboration de Laurent Garrau)
« Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons. »
C’est avec cette citation qu’Hugues Jallon débute son livre Le Temps des salauds : comment le fascisme devient réel, paru en septembre 2025 aux éditions Divergences. S’il semble que l’auteur de cette phrase soit resté anonyme, avec ce slogan apparaît pourtant l’illustration parfaite que la conscience politique n’est pas l’apanage de la médiatisation et de la reconnaissance par le plus grand nombre et qu’elle peut surgir avec force sans se soucier de l’endroit de sa naissance.
Si nous ne savons donc rien de son auteur, nous pouvons affirmer qu’il s’agit tout de même ici d’une forme d’acuité réflexive tout à la fois parabolique et explosive. Parabolique parce qu’elle associe concept idéologique et responsables identifiés permettant un possible lien de causes à effets, explosive parce qu’elle essentialise lesdits responsables.
Si la réflexion politique et, bien sûr, la philosophie ont souvent versé dans l’allégorie, l’explosivité, elle, a très souvent été absente de la philosophie. Logiquement, car son impétuosité, toujours maîtrisée par l’Institution, était l’élément par lequel l’Institution même pouvait être détruite. La subversion en philosophie n’a jamais été considérée comme matière constitutive car elle relevait trop de la révolution et on eut tôt fait de la réduire jusqu’à la vouloir invisible. D’une façon ou d’une autre, les gardiens du temple, affairés à leur objectif unique de conformisme, ont toujours trouvé des solutions pour éteindre ce qui couvait comme interrogation et renversement. Les exemples sont légion en philosophie, à commencer par le plus célèbre d’entre eux, Socrate et sa mise à mort, ou bien le retrait forcé de Diogène en son tonneau, l’excommunication de Spinoza, le rejet social qui visa Stirner, l’exil de Nietzsche. Autant de situations issues de circonstances orchestrées par la défiance.
Car lorsqu’il s’est agi de faire face à la remise en question de l’immobilisme et de la consécration de valeurs réactionnaires, l’Institution n’a jamais rien fait de mieux que de renforcer les courants idéologiques par lesquels elle vivait. Comme une sorte de repli identitaire, elle se retranchait en un carcan doctrinal dont elle savait les recoins chaleureux. L’Institution n’a jamais désiré dénoncer l’obscure tradition de dénigrer ceux qui refusaient l’académisme ou ceux, plus grave encore, qui relevaient de la vulnérabilité : femmes, personnes handicapées, migrants, homosexuels, malades psychiques ; et s’est inlassablement tenu à ce principe. Ne rien dire et ne rien faire ! Elle s’est toujours accommodée des idées conservatrices, toujours, et il serait malhonnête de tenter de faire parler l’Histoire de l’Institution dans une autre direction.
Le regain aujourd’hui de ces mêmes idées, agrémentées du préfixe ultra et accompagnées par une stratégie de criminalisation de la revendication, de la reconnaissance et du statut social – revendication de la future inhabilité de la Terre, reconnaissance de l’extermination de peuples, mise au ban de la pauvreté – est une preuve flagrante qu’il ne s’agit pas seulement de volontés éparses, mais bel et bien d’un projet politique à long terme.
Alors quels rôles pour la philosophie ?
Ils sont, à mon sens, les mêmes que ceux dont il n’aurait jamais fallu s’écarter en d’autres circonstances : dire et combattre. Dire l’infamie et combattre la bêtise. Il n’y a d’autres lieux où se rendre si nous avons la prétention de philosopher. Car le dire n’est rien sans le faire, et dénoncer l’infâme sans tenter de le défaire, n’est qu’une mise en scène grotesque et absurde pour qui veut simplement s’enorgueillir d’être passé à la télé.
Le sens de la formule suivi de l’agir, voilà ce qui a certainement manqué très souvent dans l’histoire de la philosophie et Hugues Jallon l’a bien compris. Se servant de la citation anonyme, son faire passe par l’écriture pour dénoncer la bassesse politicienne, jamais très loin du lobbying et de l’accointance avec le profit personnel. Longtemps éditeur et dirigeant aux éditions du Seuil et de La Découverte, Hugues Jallon a toujours tenté. Écrivain prolixe, ses œuvres oscillent entre littérature, poésie et acte politique sans concession.
Alors l’utilisation qu’il fait de cette sentence est-elle juste ? Oui. Doit-on nommer ces fameux responsables ? Oui. Doit-on les essentialiser ? Oui, mais …
Qu’est-ce qu’un con ?
Il y a dans ce terme, une multitude cachée. Non seulement une multitude d’individus, mais avec eux, une infinité de représentations de la connerie. Si nous connaissons tous l’adage faisant de nous le con assuré d’un autre, il serait judicieux de se poser la question quant à connaître notre capacité à nous concevoir véritablement comme tel, parfois. Si le con est celui qui n’a pas souscrit à ce que nous croyons comme juste, celui qui n’a pas accepté la vision que nous avons du monde, celui qui a agi contre la raison, ne pouvons-nous pas nous-mêmes répondre parfois à cette caractérisation ? Nous sommes tous le con de quelqu’un parce qu’il y a là un combat axiologique qui dépasse la conscience des protagonistes. Le con est stupide en ce sens qu’il n’a aucune idée de ce qui se passe réellement, laissant libre cours à l’émotion épidermique qui brûle les sens et le raisonnement. Le con n’a rien compris parce qu’il n’arrête pas le temps, celui nécessaire à l’entendement des causes, et supposant sa continuité comme une évidence, il participe de fait à la déréliction de l’esprit critique. Le con est a-critique et pense par méconnaissance. Par arrêt de son propre questionnement, il est incapable de comprendre la connerie comme un va-et-vient permanent entre conscience et inconscient lorsque ce même va-et-vient refuse la nature de la réalité.
Mais si le con fait perdurer le fascisme par absence de toute possibilité de conscientisation de la réalité objective du monde, il n’est qu’une figure triste de cette situation, capable d’inspirer chez l’autre, comme toute figure triste, une forme d’empathie et de considération pédagogique. Pourquoi donc, dans ces conditions, ne pas instruire le con plutôt que de copier son attitude ? N’y-a-t-il pas chez lui quelque chose qui nous ferait penser à notre devoir d’éducateur ? Quelque chose qui nous renverrait à un des fondements de notre humanité : la prise en considération d’autrui. La force de frappe du con est à trouver en ce qu’il nous renvoie. Il est, il agit comme nous-mêmes sommes, agissons ; et ce que nous sommes, il l’est aussi. Parfois perdus par l’épidermique, nous empruntons bien souvent les voies du revers de main, balayant ainsi les vues de l’esprit de notre semblable. Mais ce que nous aimerions, même en secret et sans arrière-pensée, ne serait-ce pas que l’on nous explique en quoi nous avons tort ?
Qu’est-ce qu’un salaud ?
Il en va autrement pour le salaud car le salaud n’est pas un con, c’est un salaud. Il est sale, moralement sale et ses projets n’ont rien en commun avec ceux du con. Pour la simple raison que le con n’en a pas. Le salaud, oui. Et ses projets passent par un stratagème : celui menant au pouvoir des idées contraires au désintérêt. Le salaud est un salaud car il est intéressé. Par le pouvoir unilatéral, par le gain, par l’absence de redistribution, par l’absence d’équité, par l’immobilisme et le nationalisme, par la catégorisation des individus, par l’obtention de résultats par la force, par la remise en cause de l’État de droit, par l’absence de dialogue, par la criminalisation des valeurs républicaines, par le refus des différences sexuelles, par le rejet de la découverte scientifique, par l’aversion de la diversité des cultures. Ses intérêts sont pensés à dessein. Le salaud a un plan, celui de gouverner pour asseoir une vision du monde dans lequel les valeurs dénuées de caractère monétaire sont renversées par des spéculations financières et de pouvoir absolu. Que ces desseins soient espérés à l’échelle du monde ou de son quartier, le salaud mène un combat personnel de destruction. Il mène une guerre axiologique. Son but est de renverser la valeur primordiale que la Raison reconnaît comme intangible à l’espèce humaine : la reconnaissance d’autrui.
Si chez le con, il y a la possibilité d’entrevoir un changement de paradigme, le salaud, lui, refuse cette éventualité. C’est un salaud car il combat l’opportunité de métamorphose. Chez lui, la mutation est effroi. Elle renvoie à ce que le progrès pourrait effacer. La défaillance morale dont il fait preuve lui cache pourtant cette évidence : autrui est une certitude, la seule certitude que le vivant nous apporte. Mais autrui est paradoxe, et parce que cette certitude amène inévitablement son lot d’incertitudes, le salaud décompense. L’instabilité du vivant le cloue sur place et, tétanisé par la peur de voir sa position remise en cause par le mouvement, il réfute cette réalité et en fait un épouvantail. Le salaud est un peureux et un couard. Il se sert des conséquences physiologiques de la peur et en fait un programme politique. Chez le salaud, il y a une propension pathologique à détruire parce qu’il se sent détruit. Il y a chez le salaud une incapacité à comprendre de quoi il est fait, et cette incapacité même annihile toutes observations empathiques. Le salaud est un véritable salaud !
Si dans la citation qu’utilise Hugues Jallon, cons et salauds forment une sorte de chaîne de production du fascisme, nous pouvons reconnaître aux cons une disposition à la nonchalance réflexive qui nous ferait entrevoir une possibilité de reconsidération de cette même nonchalance. Mais chez le salaud, il n’y a rien, à leur endroit, qui inspire à ce que nous explorions notre volonté d’éducateur. Les agissements du salaud doivent nous permettre de nous retourner sur nous-mêmes, et dans une clairvoyance quant à leurs actes, nous poser la question suivante : qu’avons-nous occulté pour qu’ils accèdent au pouvoir ? et celle-ci également, plus puissante encore : de quoi sommes-nous faits pour que nous continuions à combattre ?
Votre livre débute avec une phrase coup de poing faussement attribuée à Montherlant : « Le fascisme, ça commence avec les fous, ça se réalise grâce aux salauds et ça continue à cause des cons. ». Qui selon vous, a bien pu écrire cette sentence ou qui pourrait la dire aujourd’hui ?
Cette citation est le point de départ de ce livre, son étincelle pour ainsi dire. Je l’avais lue ici et là, elle restait dans ma tête, avec ses mots crus dont il m’est apparu qu’ils jetaient une lumière assez… crue sur la situation que l’on était en train de vivre. Elle résonnait aussi chez l’écrivain que je suis – un écrivain est avant tout quelqu’un qui n’a pas peur des mots, même les plus crus, notamment ceux qui déstabilisent les conventions du langage en vigueur – le langage politique dans ce cas. J’avais envie de donner du sens à cette citation qui apparaît d’abord comme un slogan. J’ai voulu lui donner une sorte de consistance intellectuelle et politique.
Et on ne sait toujours pas qui a écrit cette phrase ?
Toujours pas, certains ont suggéré qu’elle ait pu être de Bernanos, mais personne ne me l’a confirmé…
Ça participe aussi peut-être de sa force que de ne pas connaître son auteur parce qu’elle n’est pas rattachée à l’histoire de quelqu’un.
Oui, ça la rend plus intéressante encore parce qu’elle sort, pour ainsi dire, de nulle part. Et j’espère qu’elle restera anonyme, qu’on ne va pas lui trouver un auteur ou une autrice. Et puis ce qu’on ne sait pas, c’est à quelle époque cette phrase a été écrite : dans les années 30, 40, 50 ? Il y a deux ans ? Ce flottement m’a aussi permis de réfléchir aux points de comparaisons possibles avec les fascismes historiques.

Le titre de votre livre est lui aussi très fort. Qui est le salaud dont vous parlez ? Entre-t-il dans certaines catégories socio-professionnelles ?
Je me suis attaché à évoquer à la fois des figures du monde politique et du grand patronat mais aussi de la sphère intellectuelle et du journalisme. Je pense que toutes ces figures, par la diversité de leurs discours, participent d’une acclimatation accélérée de l’extrême droite en France. Des figures de premier plan mais aussi des seconds et troisièmes couteaux. Ce n’était pas l’objet du livre mais il faudrait prolonger ce travail en prenant la mesure de la « micro-fascisation » en cours, comment à toutes les échelles de la société française, on aperçoit les mêmes mécanismes à l’œuvre, comment se construit l’hypothèse qu’un gouvernement d’extrême droite en France devient un scénario raisonnable.
Dans votre livre, vous prenez un parti-pris, celui de taire le nom des salauds dans un premier temps ? Est-ce pour contraindre les lecteurs à un effort de recherche ? Par choix stylistique ?
Il s’agissait de rendre hommage à La Bruyère et à ses Caractères. Il avait choisi des pseudonymes issus de l’Antiquité pour dénoncer les mœurs de la Cour – et se protéger d’éventuelles représailles. Je voulais construire des portraits-types qui permettent par effet d’accumulation, d’identifier des traits plus généraux. Mais ça m’a permis aussi, comme je l’ai dit, de ramener au même niveau, au même « plan », des premiers rôles, des seconds rôles et des troisièmes couteaux. En juxtaposant un ancien ministre et un député dont personne ou presque ne connaît le nom, j’ai tenté de dessiner un paysage plus complet dans lequel les protagonistes moins importants jouent leur partition, si bien qu’à la fin, tous font masse. Je ne voulais pas seulement parler de ceux que l’on voit à la télé, je voulais montrer que « les premiers de cordée » n’étaient pas les seuls à aller dans le sens du vent.
En parcourant votre ouvrage, il y a quelque chose de frappant dans les chemins que prennent les idées du salaud. C’est leur volatilité. Un des exemples les plus parlants est l’itinéraire d’un type comme Marcel Déat qui, ayant contribué à fonder le Parti socialiste, finit par endosser l’uniforme nazi.
Il est toujours délicat de rapprocher ainsi des parcours, mais on peut identifier certaines trajectoires politiques qui interrogent. Manuel Valls par exemple, qui vient de la gauche, tient des propos parfois compatibles avec certaines idées de l’extrême droite : son républicanisme très agressif, ses positions anti-islam très ouvertes et sa proximité avec le gouvernement suprémaciste israélien ; ce sont quelques indices d’un glissement idéologique. Historiquement, c’est vrai qu’il y a eu des déplacements de ce type assez remarquables – après tout, Mussolini venait de la gauche. Et à bien des égards, le succès des idées de l’extrême droite française m’apparaît comme une victoire posthume du chevènementisme. C’est une réalité sociologique : à l’extrême droite, on trouve beaucoup d’anciens chevènementistes, de souverainistes qui, historiquement, viennent de la gauche. Le chevènementisme était une sorte de nationalisme présentable et, on l’a vu, il ne fallait pas grand-chose pour transformer la défense de la laïcité en défense de l’identité française – l’interminable feuilleton français du voile musulman participe de cette histoire. Pour le dire autrement, ce n’est pas le vieux pétainisme, le techno-libertarianisme venu des États-Unis ou même le maurrassisme, en dépit des citations récentes d’Aurore Bergé notamment, qui sont le moteur de l’extrême droitisation du pays. Songez que ce sont les fondateurs du Printemps républicain qui ont installé l’expression d’ « insécurité culturelle »…
Nous vivons depuis des décennies dans une atmosphère « d’angoissement » et logiquement, pour que la société tienne, pour qu’elle ne craque pas ou explose, il faut mettre en place un système de « désangoissement ».
Vous expliquez aussi comment le fascisme a réussi à survivre après 1945 en tentant de s’adapter de façon assez discrète et par un stratagème particulier, celui de l’utilisation d’une langue modernisée. Pourtant, les idées fascistes restent des idées fascistes.
Oui, c’est ce que je documente dans le livre assez rapidement et contre l’idée véhiculée par certains intellectuels soi-disant de gauche et qui avançaient le fait que le RN n’était pas fasciste, n’était pas un parti factieux, qu’il respectait les règles du jeu démocratique ; il y a eu toute cette propagande, il faut s’en rappeler ! Il y a eu aussi certaines préventions d’historiens qui disaient que le terme fasciste n’était plus adapté pour caractériser les mouvements actuels, que c’était un terme qui appartenait au passé comme s’il y avait eu une césure avec le nazisme, le fascisme italien, le franquisme, le salazarisme… Or, lorsque l’on étudie attentivement le problème, on se rend compte que tous ces courants ont survécu, les idées ne disparaissent jamais, elles continuent à bas bruit et actualisent le corpus idéologique de l’extrême droite traditionnelle pour rendre ce corpus compatible avec les évolutions des sociétés d’après-guerre, notamment l’abandon quasi-officiel du racisme biologique. La supériorité de la race blanche ne peut plus s’exprimer dans l’espace public hors réseaux sociaux. C’est devenu un racisme culturel, différentialiste, dans l’optique de faire une différence nette entre les identités du nord et celles du sud.
Votre livre montre à quel point les salauds pavent la route à l’extrême droite en se gardant d’ être des leurs. Que vous évoque l’expérience du traitement médiatique de l’affaire Deranque ? Notamment le renversement du stigmate qui fait des antifascistes le problème (et les accusés) ou encore la minute de silence organisée à l’Assemblée nationale pour ce jeune néofasciste ?
Ce fut une séquence pour le moins stupéfiante qui témoigne d’une accélération de la recomposition du paysage politique, comme le fut le salut nazi d’Elon Musk et donc, cette minute de silence pour un militant identitaire dont il n’était pas compliqué de deviner les accointances avec des groupes néonazis. Personne n’a été surpris des propos qui ont été exhumés, et l’Assemblée nationale aurait donc dû s’abstenir… Mais certains agissements ne trompent pas : le candidat J.-M. Aulas qui demande que le portrait de Deranque soit affiché sur la mairie, là même où De Gaulle avait baptisé Lyon, capitale de la résistance, la ville de Jean Moulin…. L. Wauquiez, lui, n’a pas eu de scrupules pour afficher le portrait sur l’Hôtel de Région. Et dans la même séquence, avant et après, nous avons entendu certains termes peu équivoques pendant la campagne des municipales : M. Vassal reprenant des slogans pétainistes, et A. Bergé citant Maurras contre les forces antifascistes.
Justement, un des ressorts de la globalisation du fascisme ne serait-il pas le fait de lui trouver des atouts en termes de pseudo-liberté de parole et du pseudo-courage qu’il y a à dire tout un tas de trucs dégueulasses ? N’est-ce pas non plus de la part de Vassal et Bergé une forme d’ignorance totale de ce qu’est l’Histoire ?
C’est difficile à dire et j’avoue que je n’ai pas complètement la clé, il faudrait leur poser la question… Dans le cas de Bergé, je pense tout de même qu’elle connaissait la provenance du terme « anti-France »…
Le fascisme a une histoire, et elle ne s’est jamais arrêtée, comme on a pu le penser. Et il renaît sous des formes diverses et idiosyncrasiques dans de nombreux pays du monde. Il y a un pays dont on ne parle jamais par exemple, c’est l’Inde, qui est engagé depuis plusieurs années dans une fascisation assez classique, un parti de masse à l’ancienne, avec plus de trois cent millions d’adhérents, des milices armées, etc. L’idéologie suprémaciste hindoue assume une sorte de filiation avec le fascisme historique. Aux États-Unis, on voit bien qu’il existe une pulsion fasciste qui s’exprime sans surmoi. En Europe, nous sommes dans une situation un peu particulière où (enfin c’est ce que je pensais jusqu’à l’affaire de Lyon), on pouvait espérer que la mémoire de la Seconde Guerre mondiale joue un rôle de Surmoi politique. Le nazisme, le fascisme étaient des régimes liberticides, totalitaires, meurtriers, et il n’était pas évident pour les forces d’extrême droite de se revendiquer explicitement de cette histoire-là, par exemple pour Méloni en Italie ou Weidel en Allemagne, même si les deux adressent des signaux assez clairs pour ceux qui acceptent de les voir. Mais manifestement, il semble que la parole fasciste soit en train de prendre de l’ampleur. C’est un imaginaire historique qui peut tout à fait être ré-activable. Comme imaginaire parce que dans la réalité, ça ne va pas être si simple, dans un pays comme la France, un pays très peu militarisé, dans lequel il n’y a plus beaucoup de paysans, dans lequel la fille ainée de l’Église ne voit plus de croyants dans les églises….
Par ailleurs, il y a certes une forme de plasticité dans les idées d’extrême droite (comme ailleurs mais peut-être plus qu’ailleurs), une forme de souplesse, mais aussi des contradictions importantes, ne serait-ce qu’entre Le Pen et Bardella, elle avec sa soi-disant veine sociale et lui, plutôt ouvertement pro-business. Il faudrait interroger cette souplesse idéologique beaucoup plus forte que pour la gauche qui elle, s’est construite historiquement dans l’architecture générale du marxisme, qui fixait un cadre fort.

Nous savons que le fascisme a pour fondement, la manipulation des affects et que le ressentiment est sa source d’énergie, mais quand devient-il véritablement réel ? Vous évoquez notamment le concept de « désangoissement ».
C’est un concept que j’emprunte à Christian Ingrao, directeur de recherche au C.N.R.S. et historien du nazisme, qui lui-même l’avait emprunté à Denis Crouzet, historien des religions. Ingrao définit le nazisme comme un système de « désangoissement » et j’ai essayé de comprendre si cette expression pouvait faire sens aujourd’hui, dans le contexte que nous connaissons. Et il m’est apparu qu’il pouvait éclairer le lien entre les victoires idéologiques de l’extrême droite et la crise, la poursuite ou l’accélération du projet néolibéral que j’ai qualifié, de mon côté, comme un « système d’angoissement ».
En lisant sur les conséquences de décennies de politique néolibérale sur nos vies, j’ai réalisé à quel point ces politiques étaient des politiques d’angoissement de la population. L’angoisse par la précarisation, par la culture du risque et du danger comme autant de valeurs cardinales, par les injonctions à l’innovation couplées à des injonctions à l’obéissance. Je m’en amuse, mais le fait qu’en France, quand on se quitte on se dise « bon courage », c’est un signe qui ne trompe pas. Je me souviens avoir entendu un jour Laurence Parisot dire que « le travail est précaire, mais l’amour aussi est précaire, l’amitié est précaire, tout est précaire… » Bref, nous vivons depuis des décennies dans une atmosphère « d’angoissement » et logiquement, pour que la société tienne, pour qu’elle ne craque pas ou explose, il faut mettre en place un système de « désangoissement ». C’est là que le discours de l’extrême droite arrive, relayé aussi par les élites du bloc central : « Vous ne serez pas remplacés par des migrants, ils ne voleront plus votre travail, nous protégerons l’agriculture française, les éoliennes ne détruiront pas vos paysages, la France restera la France, etc. » Il faut désangoisser pour continuer à angoisser et faire perdurer le projet néolibéral d’insécurisation sociale et psychique.
En prenant l’exemple d’un meeting de Javier Mileï, votre livre se termine sur une citation terrifiante de lucidité de Walter Benjamin qui n’était pas le philosophe le plus optimiste du monde : « l’Humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. » Qu’en est-il tout de même de l’espoir ? En quoi pouvons-nous en trouver ?
Pour le livre, j’ai fait beaucoup de rencontres en librairie, j’ai discuté avec des dizaines de personnes de tous âges, engagées dans la lutte contre l’extrême droite. J’ai réalisé à quel point notre camp manque de confiance en lui et souvent pour des raisons évidentes – quand on voit ce qui se prépare et s’annonce –, mais aussi à tort.
J’ai tenté dans un de mes derniers textes de mettre en avant le renouveau du combat féministe, notamment depuis le début de la vague #MeToo. Il nous a rappelé, et nous rappelle chaque jour que ce combat nourrit une révolution que personne n’a pu et ne pourra arrêter – même si des moments de régression ont pu avoir lieu et auront encore lieu. De ce point de vue, il faut comprendre que la vague d’extrême droite est aussi une réaction épidermique, violente et agressive à l’égard de cette lente mais irrésistible révolution des femmes à l’échelle de la planète. Dans le monde entier, les femmes sont engagées dans une transition démographique, elles réussissent davantage à l’école que les hommes, elles occupent de plus en plus des postes à responsabilités, etc. Ces dynamiques sont profondes, parce qu’elles sont démographiques, sociologiques, économiques, etc., et leurs effets sont puissants et, à long terme, irréversibles. L’agressivité délirante des influenceurs masculinistes est le symptôme d’une angoisse débordante face au recul tendanciel de la domination masculine.
Pour le dire autrement, je pense que fondamentalement, on ne pourra pas arrêter la marche vers l’égalité des droits. Les femmes sont en train de gagner, ce qui provoque cette brutalité angoissée de l’humanité masculine qui veut maintenir ou rétablir les cadres de protection de ses intérêts, de ses privilèges.