Christophe Brun, Nicolas Eprendre, Federico Ferretti et Philippe Pelletier publient Élisée Reclus, un géographe anarchiste contre l’antisémitisme aux éditions du Monde libertaire. Les auteurs montrent textes à l’appui labsence de fondements des accusations d’antisémitisme dont fait épisodiquement l’objet le grand géographe.


Elisée Reclus, un géographe anarchiste contre l’antisémitisme est le fruit d’un travail collectif mené par Christophe Brun, Nicolas Eprendre, Federico Ferretti et Philippe Pelletier. Les auteurs y affrontent la question, pour le moins étonnante pour les lecteurs familiers de l’œuvre du géographe, d’un antisémitisme supposé d’Élisée Reclus. Cette suspicion, surgie plutôt récemment dans le champ des études « réclusiennes », a fait l’objet d’une réactualisation à la faveur d’une allusion non étayée faite par une intervenante[1] invitée à évoquer l’œuvre et la pensée d’Élisée Reclus dans la bien nommée série radiophonique Avoir raison avec Élisée Reclus, diffusée sur France Culture en août dernier. Soucieux de précision et de justesse, les auteurs de ce bref ouvrage s’engagent dans cette question, à laquelle ils ont d’ailleurs déjà répondue ailleurs, pour montrer l’incohérence manifeste d’une telle accusation d’antisémitisme avec la vie, la pensée et l’œuvre d’Élisée Reclus.

Au-delà de la figure du géographe, il est de fait urgent de comprendre et d’expliciter les rouages idéologiques qui conduisent à affirmer qu’il y aurait des accointances entre antisémitisme et anarchisme, ce qui revient à ne prendre au sérieux ni l’antisémitisme comme problème qui ne souffre aucune légèreté, ni l’anarchisme comme forme de pensée philosophique de premier ordre dans un paysage politique à bien des égards sinistré et déserté par toute exigence discursive ou spéculative.

Opposition au racialisme

Christophe Brun, Nicolas Eprendre, Federico Ferretti et Philippe Pelletier veulent d’abord montrer les relations d’Élisée Reclus à la tradition juive et à des personnes issues de cette tradition, ce qui peut s’entendre en de multiples sens : relations professionnelles, amicales, politiques, théoriques, etc. Les auteurs vont chercher les traces de ce lien là où il se noue en premier lieu, dans la Bible étudiée dès l’enfance, dans le cadre d’un enseignement religieux à la fois radical et rigoriste que Jacques Reclus, pasteur, dispense à ses enfants Élisée et Élie. C’est dans les livres de l’Ancien testament que le judaïsme se manifeste initialement, et le fait est que le géographe connaissait très bien ces textes. C’est donc d’abord au prisme d’une histoire commune que la tradition juive lui apparaît – il est initié à l’hébreu par son père –, le christianisme dans lequel il reçoit son éducation, et avec lequel il rompt rapidement, se concevant comme la religion de l’unique livre que constituent les deux testaments. C’est donc d’abord par son inscription dans une culture partagée qu’Élisée Reclus est en lien avec le peuple juif.

Qu’il ait eu beaucoup d’amis juifs dans son entourage est donc à la fois naturel et peu important, et certainement moins important que les positions qu’il a adoptées, comme savant et comme individu engagé dans la défense de l’anarchisme, contre les paradigmes racialistes qui se sont développés au XIXe siècle, notamment par le biais de l’introduction du darwinisme dans le champ social. Si cette question de l’émergence du racialisme – et avec elle celle de l’opposition qu’il trouvera dans les décisions théoriques d’Élisée Reclus – importe particulièrement, c’est que, disent les auteurs de ce livre, « le sous texte lexical [de l’antisémitisme] reste racialiste » (p.57), ce dont témoigne d’ailleurs le terme même d’antisémitisme, préféré dans l’espace doxique ordinaire à celui d’antijudaïsme, et qui est le fruit d’une « catégorisation raciale » qui a donné lieu aux termes « sémite » et « sémitisme » (cf p.20).  Dans les débats complexes qui caractérisent le XIXe siècle, où l’activité scientifique n’est pas exempte d’idéologie, Élisée Reclus affirme inlassablement l’unité vers laquelle tendent tous les groupes humains, à défaut de pouvoir montrer l’unité dont ces groupes procèdent, et plus fondamentalement, il souligne l’importance « de la mobilité historique et géographique des peuples depuis des temps anciens », en regard de laquelle l’histoire du peuple juif n’est pas en reste, tant s’en faut. Et pour Reclus, cette mobilité doit aussi s’étendre dans le métissage que produisent nécessairement les déplacements des communautés, souvent provoqués par des nécessités climatiques ou géographiques : « tous les peuples se retrouvent ‘‘en contact’’ ; partout il y a ‘‘mélange’’ » (p.63) rappellent ainsi les auteurs de l’ouvrage, en renvoyant au premier tome de L’Homme et la Terre, le dernier grand œuvre d’Élisée Reclus où ces propos sont explicitement formulés. Le racialisme, tel que le développe un savant comme Ernst Haeckel, par ailleurs inventeur du concept d’écologie, repose ainsi sur une méconnaissance ou une incompréhension du poids des facteurs géographiques et climatiques dans la vie des peuples, ce qui sera à l’inverse au centre de la « géographie sociale » pratiquée par Reclus. Le géographe s’oppose ainsi comme savant aux implications politiques des théories développées par d’autres savants, dont les thèses auront au XXe siècle les conséquences désastreuses que l’on sait.

Décrire les communautés au prisme des territoires

Dans la Nouvelle Géographie Universelle et dans L’Homme et la Terre, c’est relativement aux données historiques et géographiques que Reclus décrit les communautés juives et le sort qui leur est réservé. Il est d’ailleurs particulièrement significatif que Reclus ait pu être l’un des premiers géographes à intégrer à sa géographie une carte des pogroms anti-juifs perpétrés en Russie[2]. C’est aussi relativement aux conditions géographiques et à une histoire empreinte de persécution qu’il aborde la question de l’installation du peuple juif en Palestine. Quel paysage dessinent les limites géographiques de cette terre ? Quelles sont les peuples qui y sont déjà installés ? Les contrastes culturels qui sont les leurs peuvent-ils s’ajuster les uns aux autres sur un territoire où le géographe constate « l’absence de limites claires, ainsi que l’interpénétration des groupes ethniques et religieux » (p.119) ? C’est toujours en regard du sol et du climat, qui fixent les conditions d’une histoire humaine complexe et métissée, qu’il faut penser les mobilités humaines, comme le montrent les deux chapitres (XI et XII) consacrés au sionisme et aux minorités juives en Éthiopie et en Algérie. Les auteurs de l’ouvrage remarquent également, en ce sens, que Reclus, quand il entreprend la description des communautés juives de Caucasie, le fait « d’après les mêmes règles d’empathie et de sensibilité anticoloniales » et insiste sur le fait que ces communautés pratiquent « l’art de ne pas être gouverné » selon les termes de James C. Scott, en quoi elles sont comparables à tous les groupes de montagnards qui, au XIXe siècle, doivent compter sur la liberté, l’autonomie et l’entraide pour se maintenir dans un paysage hostile où hommes et femmes ne peuvent se maintenir s’ils ne réalisent pas dans leur vie de telles qualités humaines (p.107-108). Nous sommes loin de la figure stéréotypique du juif pratiquant l’usure ou destiné à des activités liées aux finances ! Bien des textes, égrenés tout au long de l’ouvrage, viennent rappeler en ce sens que Reclus n’a eu de cesse de battre en brèche ces stéréotypes aussi moribonds que persistants. Pour Élisée Reclus, les communautés juives sont ce que les territoires et l’histoire dans lesquels elles sont prises leur permet d’être : ici libres, employées à cultiver les terres, là opprimées et sujettes à d’odieuses persécutions. Et ici comme ailleurs, Reclus « dénonce l’injustice tout autant que les boucs émissaires, partout, toujours » (p.84) et « de manière systématique, il dénonce les agresseurs et déplore les victimes » (p.93). Il est ainsi rigoureusement impossible de dissocier le géographe et l’anarchiste s’agissant des descriptions qu’il propose des conditions faites aux juifs, ce qui vaut du reste pour l’ensemble de son œuvre.

Élisée Reclus

L’engagement anarchiste

Le second chapitre du livre s’attache à montrer que les militants anarchistes ont toujours eu le réflexe de s’opposer aux manifestations d’antisémitisme dont ils pouvaient être les contemporains, comme en témoigne de manière exemplaire la séquence historique de l’Affaire Dreyfus, dans laquelle une figure comme Bernard Lazare, anarchiste proche d’Élisée Reclus, s’est illustré par son opposition farouche à l’antisémitisme des antidreyfusards. Les derniers chapitres du livre rappellent quant à eux les engagements, sur le terrain de la géographie mais aussi dans le champ de bataille politique, d’Élisée Reclus auprès des minorités persécutées et singulièrement les peuples juifs, arméniens et tziganes. Il s’agit pour le géographe de dresser, autant que faire se peut, un état des lieux des migrations et de comprendre les espaces à partir de celles-ci, et non à partir des seules limites territoriales fixées par la vie des États. Il est d’ailleurs bon à cet égard de rappeler que, pour Reclus, les frontières sont toujours arbitraires et injustes, et ne trouvent que très rarement de justification dans les configurations géographiques des espaces. Elles viennent instruire des séparations entre des communautés vouées à se rencontrer et à converger vers l’unité de tous les êtres humains.  On doit notamment à Reclus des analyses fines de la persécution des minorités dans la Russie caucasienne, qu’il explique par les dynamiques de pouvoir et de domination inhérentes à l’impérialisme : « Le lien entre les pogroms anti-juifs et les premiers massacres d’Arméniens s’insère (…), non pas dans les stéréotypes sur le despotisme oriental, qu’en Europe on attribuait au tsar ou sultan, ni sur un quelconque ‘‘choc des civilisations’’, mais dans la nature même du pouvoir impérial » (p.144).  Pour Reclus, c’est la peur des gouvernants, et non les cohabitations religieuses qui conduisent aux persécutions, leçon qui vaut d’être entendue aujourd’hui encore.

Il est notable que ces questions occupent encore Élisée Reclus dans les cours qu’il dispense pour l’Université Nouvelle de Bruxelles, en 1896-1897, peu de temps après la promulgation des lois scélérates (1893 et 1894) et en plein rebond de l’affaire Dreyfus.  Un texte de Reclus « Sur l’antisémitisme », dont de longs extraits sont reproduits, est particulièrement explicite sur ses sentiments. Ce texte témoigne d’un souci de la justice et d’un soutien constant aux populations opprimées. Les positions qu’il y expose sont d’ailleurs celles des militants anarchistes du XIXe siècle finissant. L’intérêt de ce texte, c’est que l’antisémitisme y est analysé dans la perspective plus large d’une émancipation sociale de toutes et de tous. Un passage l’illustre avec une particulière éloquence et sans ambiguïté aucune, où Reclus dit de l’antisémitisme : « Très naturellement, les salariés et les sans-travail se désintéressent de ce mouvement parce que les détenteurs du capital, maîtres et parasites, se ressemblent tous, qu’ils soient juifs ou chrétiens. Pourquoi changer de patrons s’ils procèdent tous de la même manière à l’égard de leurs ouvriers ? L’argent chrétien, l’argent juif ont la même odeur. La faim est aussi poignante si elle est imposée par un fils de Japhet ou par un fils de Sem. » (p.151).

On saluera donc la parution de cette précieuse mise au point, réalisée collégialement par Christophe Brun, Nicolas Eprendre, Federico Ferretti et Philippe Pelletier. Elle ne fait certes que confirmer une évidence pour les lecteurs et lectrices d’Élisée Reclus, soucieux de comprendre et de partager les enseignements conjoints de son engagement anarchiste et de son œuvre immense de géographe. Mais l’effort déployé pour adosser le propos à des sources précises et les résonances produites par leur mise en relation avec d’autres textes de Reclus où s’affirme de manière plus générique l’exigence de libération à l’endroit des logiques de discrimination et de domination, cet effort donc est des plus utiles, non seulement pour ressaisir au mieux la pensée d’Élisée Reclus, mais aussi pour introduire de la clarté dans le débat contemporain sur l’antisémitisme. Qui pourrait nier en effet qu’une certaine confusion y est entretenue pour asseoir des positions politiques qui, à la différence des engagements affichés et assumés du géographe anarchiste, ne se soucient ni d’œuvrer à plus de justice sociale ni de réunir les conditions de l’unité des hommes et des femmes, impliqués, qu’ils et elles le veuillent ou non, dans une histoire commune ?

Christophe Brun, Nicolas Eprendre, Federico Ferretti et Philippe Pelletier, Élisée Reclus, un géographe anarchiste contre l’antisémitisme, Éditions du Monde libertaire, 2026, 10 €.


[1] Béatrice Giblin, par ailleurs grande connaisseuse de l’œuvre d’Élisée Reclus.

[2] Voir Élisée Reclus, L’Homme et la Terre, T. V, Paris, Librairie universelle, 1905, p.469.

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